Avsnitt

  • Roule Galette #38 nous emmĂšne cette semaine du cĂŽtĂ© du premier album de Moon Ate the Dark sobrement intitulĂ© 1 .

    Je n’ai plus souvenir exactement comment ce disque est entrĂ© dans ma vie, sans doute au moment de la réédition rĂ©unissant les deux albumsdu duo . En revanche, je sais que le label Sonic Pieces m'a accompagnĂ© pendant de nombreuses annĂ©es.
    Monique Recknagel m'avait envoyé quelques disques promotionnels à l'époque. C'est ainsi que j'ai découvert une partie de ce catalogue singulier : Nils Frahm, le magnifique album de Takeshi Nishimoto , lavandula , ou encore Pino d'Otto A. Totland, un disque que j'ai énormément défendu au magasin, au point d'en vendre une bonne quinzaine d'exemplaires, ce qui représentait déjà beaucoup à notre échelle.

    Au fil des annĂ©es, plusieurs artistes liĂ©s Ă  cet univers sont venus jouer Ă  la maison. Erik Skodvin y est passĂ© en 2013 avec Aidan Baker et Andrea Belfi lors du premier concert Ă  Tincques alors que nous habitions les lieux depuis Ă  peine 1 mois . Rauelsson est venu pour un concert magique , un peu plus tard , en compagnie de l’artiste nĂ©erlandaise Jessica Sligter . Nous avons mĂȘme goutĂ© au privilĂšge de partager un thĂ© avec Erik et Monique lors d'un sĂ©jour Ă  Berlin et de visiter leur atelier de confection de leur disques « fait maison Â» .
    Si j'écoute moins activement cette scÚne aujourd'hui, par manque de moyens ou simplement par envie d'explorer d'autres univers, certains disques du label continuent de m'accompagner et Moon Ate the Dark est indéniablement de ceux-là.

    Un disque associĂ© Ă  des climats , des pĂ©riodes, que j'aime retrouver souvent Ă  la tombĂ©e du jour, prĂšs d'un feu de cheminĂ©e ou Ă  la lueur d’une bougie parfait compagnon d’un silence ou d’une lecture .
    EnregistrĂ© en deux jours d'aoĂ»t 2011, le disque rĂ©unit la pianiste galloise Anna Rose Carter et Christopher Bailey, chargĂ© de capter, transformer et prolonger le son du piano. EntiĂšrement improvisĂ©, sans recours Ă  des Ă©chantillons prĂ©existants, l'album laisse entendre autant l'instrument lui-mĂȘme que sa respiration, sa mĂ©canique et les rĂ©sonances qui l'entourent. Le disque a Ă©tĂ© masterisĂ© par Nils Frahm , coutumier de cette technique d’enregistrement .

    Nous avons eu la chance de voir l’un des rares concerts de Moon Ate the Dark en Hollande, en premiĂšre partie d'Otto A. Totland , dans un voyage qui nous avait beaucoup marquĂ©  , autant par la qualitĂ© du concert que par l’inquiĂ©tante froideur de l’hĂŽtel oĂč nous avions sĂ©journĂ© pour une nuit, qui s’apparentait plus Ă  l’hĂŽtel dĂ©sertique de Shining qu’à un luxueux palace . Le concert Ă©tait absolument fascinant. Anna Rose Carter jouait pendant que Christopher Bailey transformait le son du piano Ă  l'aide de ses pĂ©dales et de ses traitements Ă©lectroniques dont je ne comprenais pas grand-chose. Ce qui Ă©tait impressionnant surtout, c'Ă©tait cette confiance entre les deux musiciens : voir Anna Rose Carter poursuivre son jeu sans jamais ĂȘtre dĂ©stabilisĂ©e par les transformations rĂ©alisĂ©es en temps rĂ©el par quelqu'un d'autre. Toute l'alchimie du duo semblait reposer sur cet Ă©quilibre fragile.

    Plus qu'un disque de piano solo, Moon Ate the Dark propose un espace sonore dans lequel chaque note semble apparaĂźtre puis disparaĂźtre dans un halo de drones, de souffles et de rĂ©verbĂ©rations. Une musique discrĂšte, mais profondĂ©ment habitĂ©e, qui continue de m'accompagner plus de dix ans aprĂšs sa dĂ©couverte. Bien que n’ayant jamais jouĂ© ici ,Moon ate the dark 1 , est un disque qui a le pouvoir de convoquer des fantĂŽmes bienveillants dans cette maison , webradio que nous habitons , emplis de rencontres, de rires , d’échanges , d’amitiĂ©s , de concerts et de repas partagĂ©s

    « Explosions in a Four Chambered Heart » ouvre le disque en installant immĂ©diatement le dispositif : un piano trĂšs prĂ©sent, travaillĂ© en direct par des traitements Ă©lectroniques qui Ă©largissent l’espace sonore autour de lui.

    « Bellés Jar » se place dans un registre plus sombre et plus ramassé, avec des lignes qui semblent descendre et se figer progressivement.

    « Capsules 11 » introduit davantage de tensions, entre répétitions et passages plus dissonants.

    « Messy Hearts » pousse le systĂšme vers quelque chose de plus instable, oĂč le piano semble parfois dĂ©formĂ© par les traitements Ă©lectroniques. Le timbre devient plus mĂ©tallique, lĂ©gĂšrement grincĂ©, comme un piano isolĂ© dans un espace vide, presque un instrument de saloon dĂ©sertĂ© qui continuerait Ă  jouer seul.

    « Sleepwalk » clĂŽt l’ensemble dans un mouvement lent et flottant. Le titre lui-mĂȘme Ă©voque cet Ă©tat de dĂ©placement sans conscience, entre veille et sommeil, comme si la musique avançait dans une zone de rĂȘve, sans intention claire ni contrĂŽle, mais sans jamais rompre complĂštement le fil sonore.

  • Cette semaine dans Roule Galette, je vous propose un dĂ©tour par l'un des objets les plus singuliers de la chanson française : Vous et nous de Brigitte Fontaine et Areski Belkacem.

    Le choix de ce disque est aussi une maniĂšre de rendre hommage Ă  Areski Belkacem, dont la disparition rĂ©cente m’a particuliĂšrement attristĂ© . Avec Brigitte Fontaine, il aura construit l'une des Ɠuvres les plus libres et les plus inclassables de la musique française.

    J'ai dĂ©couvert Vous et nous Ă  la fin des annĂ©es 70 , dĂ©but 1980, alors que j'avais une douzaine d’annĂ©es, et il est restĂ© mon disque prĂ©fĂ©rĂ© du duo.

    A cette Ă©poque, je percevais surtout l'Ă©trangetĂ© des textes. Il y avait quelque chose de comique, parfois absurde, mais aussi beaucoup de tristesse et de mĂ©lancolie. J'en comprenais l'essentiel , sans forcĂ©ment en percevoir l’aspect politique , tant cette maniĂšre d'Ă©crire me semblait poĂ©tique et singuliĂšre.

    C'est beaucoup plus tard que j'ai pris conscience de la singularité musicale du disque. Avec le recul, je me suis aperçu à quel point Vous et nous était hors format. Mélange de chanson, de folk, d'influences kabyles, d'expérimentations sonores et d'électronique artisanale, l'album dénotait dans un paysage musical déjà trÚs formaté.

    À sa sortie en 1977 chez Saravah, le disque existe sous plusieurs formes : une version simple et une version double, plus dĂ©veloppĂ©e, qui accentue encore son caractĂšre foisonnant et difficile Ă  cadrer.

    Dans sa fabrication mĂȘme, le disque Ă©chappe aussi aux schĂ©mas habituels. On raconte qu’il devait Ă  l’origine ĂȘtre un projet portĂ© principalement par Areski Belkacem, avant que Brigitte Fontaine n’intervienne progressivement, ajoutant textes, voix et fragments d’idĂ©es, parfois dans des sessions tardives. Le disque se construit alors par couches successives , voire comme un ping pong , plutĂŽt que comme une Ɠuvre figĂ©e dĂšs le dĂ©part. Cette idĂ©e de dualitĂ© , est omniprĂ©sente dans la discographie d’Areski - Fontaine .

    Un autre Ă©lĂ©ment frappe immĂ©diatement Ă  l’écoute : les durĂ©es. Le disque alterne entre des morceaux de quelques secondes et des titres beaucoup plus dĂ©veloppĂ©s. Cette coexistence de miniatures et de chansons plus longues casse complĂštement les formats habituels de la chanson, et contribue Ă  donner au disque son aspect fragmentĂ©, presque kalĂ©idoscopique.

    Ce qui est Ă©tonnant , c’est qu’on constate qu’avec le temps , leur discographie des annĂ©es 70 garde toujours sa singularitĂ© et son cĂŽtĂ© ovniesque .En dehors du temps , en dehors des modes . Je ne comprenais pas trop pourquoi on n’entendait pas ces artistes sur les radios comme RTL ou Europe 1 , naĂŻf que j’étais . Il est d'ailleurs assez amusant de se souvenir qu'au cours des annĂ©es 1980, pendant la longue traversĂ©e du dĂ©sert de Brigitte Fontaine, l’évocation du duo Ă©tait devenu presque hors sujet. Avant sa remise en selle par Higelin de la fin des annĂ©es 1990, Brigitte Fontaine appartenait surtout au domaine des souvenirs et des disques que l'on se transmettait entre passionnĂ©s.

    C'est aussi un disque qui a traversĂ© le temps alors que je ne l’ai pas possĂ©dĂ© pendant trĂšs longtemps. Je l'avais d'abord empruntĂ© au foyer LaĂŻque pour l'enregistrer sur cassette. Cette copie m'a accompagnĂ© pendant plus de 15 ans , avant que je ne finisse enfin par acheter le CD au moment de sa sortie. Et ce n'est que depuis une dizaine d'annĂ©es que je possĂšde un pressage vinyle d'origine offert par un client du magasin qui connaĂźssais mon amour pour Areski -Fontaine . Je viens d'ailleurs de commander la réédition de Kythibong qui corrige quelques coquilles du pressage original avec une nouvelle pochette trĂšs minimale. J'en avais vendu un certain nombre au magasin, sans jamais m'autoriser Ă  en mettre un de cĂŽtĂ© pour moi-mĂȘme.

    PrĂšs de cinquante ans aprĂšs sa sortie, Vous et nous conserve toujours la mĂȘme libertĂ© et la mĂȘme Ă©trangetĂ©.

    Patriarcat est sans doute le morceau le plus remarquable de Vous et nous. Aujourd'hui encore, on retient souvent sa phrase Ă©pitaphe : « Il n'y a pas d'homme de gauche quand il s'agit des femmes, il n’y a que des hommes de droite ». Mais le texte de Brigitte Fontaine va bien au-delĂ  de cette formule. Par collages successifs, elle mĂȘle slogan publicitaire, commentaires sportifs, poĂ©sie, langage politique et images du quotidien dans une sorte de grand flux de paroles oĂč l'humour cĂŽtoie la colĂšre.
    Ce qui frappe aussi, c'est que ce texte de dénonciation n'oppose jamais simplement les uns aux autres. « GeÎlier tu es prisonnier aussi », dit-elle à un moment, dénonçant le patriarcat comme une prison pour tout le monde.
    Enfant, j'Ă©tais surtout sensible aux paroles. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai pris conscience de la modernitĂ© de la musique d'Areski. DerriĂšre ce texte foisonnant, il choisit une trame Ă©lectronique minimaliste avec un Moog et une boĂźte Ă  rythmes dont l'audace me frappe peut-ĂȘtre encore davantage aujourd'hui qu'Ă  l'Ă©poque.

    Vent d’automne d’Areski Belkacem est l’un des morceaux qui rĂ©sume le plus directement la maniĂšre dont Vous et nous semble s’ĂȘtre construit.
    La chanson repose sur une Ă©criture mĂ©lancolique trĂšs simple. Quelques phrases reviennent comme un refrain intĂ©rieur : « Ce n’est rien », « À quoi bon », « Il paraĂźt ». Une forme de rĂ©signation douce traverse le morceau, sans vĂ©ritable rĂ©solution.
    Mais surtout, les interventions de Brigitte Fontaine viennent se greffer sur cette base comme une seconde strate. Elle ne s’installe pas Ă  distance : elle semble enregistrer par dessus le morceau , rĂ©agissant Ă  la chanson en train de se faire. Elle commente, propose des violons, juge le musicien, suggĂšre des directions, comme une fausse Ă©coute critique intĂ©grĂ©e au morceau lui-mĂȘme.
    Ce dispositif produit un effet trĂšs particulier. D’un cĂŽtĂ©, il rend audible le processus de fabrication ; de l’autre, il brouille complĂštement la place du commentaire. La “critique” est absorbĂ©e dans la musique, rejouĂ©e de l’intĂ©rieur, jusqu’à perdre toute position d’autoritĂ©. Il y a lĂ  quelque chose qui relĂšve presque du dĂ©tournement, voire d’un geste de moquerie Ă  l’égard des discours extĂ©rieurs qui viendraient expliquer ou juger la chanson.
    En ce sens, Vent d’automne est Ă  la fois une chanson, une sĂ©ance d’enregistrement et une mise en scĂšne du regard critique lui-mĂȘme. Finalement, quelque chose de trĂšs punk , sans doute bien plus que l’artificiel dĂ©filĂ© de mode qui sĂ©vissait Ă  l’époque.

    Dans ma rue d’Areski Belkacem est un texte qui parle du vivre-ensemble, et de ce qu’il implique concrĂštement : la tolĂ©rance, la place de l’autre, et la façon dont une sociĂ©tĂ© rĂ©agit Ă  ce qui la dĂ©range.
    Le point de dĂ©part est simple : un oiseau qui chante, entendu depuis un immeuble. À partir de lĂ , la chanson met en scĂšne plusieurs rĂ©actions de voisins, tous gĂȘnĂ©s par ce bruit dans leur quotidien.
    Ce qui apparaĂźt progressivement, c’est une forme de violence trĂšs ordinaire : celle qui consiste Ă  rejeter ce qui n’entre pas dans le cadre, ce qui perturbe le confort ou les habitudes. DerriĂšre cette suite de rĂ©actions, on peut lire une forme de rapport de force implicite entre l’humain et le vivant, comme si l’un se donnait naturellement le droit de faire disparaĂźtre ce qui le dĂ©range.
    Le basculement vers l’enfant qui pleure rend cette logique encore plus inquiĂ©tante.

    Un soleil est sans conteste l’une de mes chansons favorites d’Areski Belkacem, pour sa simplicitĂ©, son minimalisme et sa poĂ©sie.
    Le morceau repose sur une orchestration rĂ©duite Ă  l’essentiel : une guitare acoustique et une voix, trĂšs proche, presque directe. Cette proximitĂ© du chant donne l’impression d’une chanson naturelle, comme si elle avait Ă©tĂ© enregistrĂ©e dans un cadre intime, autour d’un feu.
    Le texte lui-mĂȘme est construit sur des images simples et des phrases courtes, sans recherche de dĂ©monstration. Quelques mots suffisent : « embrasse le vent », « Ă©coute-toi bien », « il ne faut rien ».
    Dans cette Ă©conomie gĂ©nĂ©rale, la chanson semble porter une forme de refus du “toujours plus”, et affirme au contraire une simplicitĂ© assumĂ©e, Ă  la fois musicale et poĂ©tique.

    Ce n'est pas un ennemi est sans doute l'un des textes les plus simples et les plus bouleversants d'Areski Belkacem.
    En quelques phrases trÚs courtes, il invite à dépasser la peur et la méfiance pour regarder l'autre autrement. « Regarde bien ses yeux sourient », « il a deux mains », « à voir ses pieds il vient de loin » : quelques mots suffisent pour rappeler ce qui rapproche davantage que ce qui sépare.
    PrĂšs de cinquante ans aprĂšs sa parution, cette chanson rĂ©sonne avec une force particuliĂšre dans une Ă©poque oĂč la peur de l'autre et les discours de division occupent une place grandissante. Sans jamais donner de leçon, Areski propose au contraire un geste d'accueil et de confiance.
    On pourrait presque y voir un programme politique, ou mĂȘme spirituel, tant le morceau ramĂšne tout Ă  une Ă©vidence Ă©lĂ©mentaire : avant d'ĂȘtre une menace, l'autre est d'abord un ĂȘtre humain.

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  • En 1983, aprĂšs cinq annĂ©es qui auront profondĂ©ment marquĂ© le post-punk britannique, Bauhaus se sĂ©pare. Le groupe laisse derriĂšre lui quelques-uns des disques les plus singuliers de son Ă©poque et une influence considĂ©rable sur ce que l'on appellera plus tard le rock gothique. Mais plutĂŽt que de chercher Ă  prolonger cette formule, trois de ses membres – Daniel Ash, David J et Kevin Haskins – choisissent rapidement d'emprunter un autre chemin sous un nouveau nom : Love and Rockets.

    Daniel Ash et Kevin Haskins avaient dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  explorer une autre direction avec Tones on Tail, projet fondĂ© dĂšs 1982 avec Glenn Campling alors mĂȘme que Bauhaus existait encore . Tones on Tail est en quelque sorte le vĂ©ritable laboratoire de ce qui deviendra Love and Rockets : une musique moins austĂšre, plus joueuse, davantage tournĂ©e vers les textures, les rythmes et les expĂ©rimentations de studio.

    PubliĂ© en 1985, Seventh Dream of Teenage Heaven est leur premier vĂ©ritable album ; paru aprĂšs la sortie du cover des temptations Ball of confusion  , premiĂšre sortie du groupe . DĂšs les premiĂšres minutes, il apparaĂźt clairement que l'objectif n'est pas de refaire Bauhaus. Les tensions et les atmosphĂšres qui caractĂ©risaient leur ancien groupe sont encore prĂ©sentes, mais elles sont dĂ©sormais intĂ©grĂ©es dans un univers beaucoup plus ouvert, oĂč le psychĂ©dĂ©lisme occupe une place centrale.

    Car si Love and Rockets est souvent rattaché à la famille post-punk, ce disque regarde tout autant vers la fin des années 60. On y retrouve le goût des textures sonores, des climats flottants, des effets de studio, des répétitions hypnotiques et de cette idée trÚs psychédélique selon laquelle une chanson peut devenir un espace à explorer plutÎt qu'un simple véhicule mélodique.

    Le titre de l'album rĂ©sume assez bien cette dĂ©marche. Seventh Dream of Teenage Heaven Ă©voque moins une narration prĂ©cise qu'un Ă©tat de conscience particulier, quelque part entre le rĂȘve, le souvenir et l'illusion. Cette sensation traverse l'ensemble du disque. Les morceaux semblent souvent avancer par vagues successives, privilĂ©giant l'atmosphĂšre Ă  la dĂ©monstration et la suggestion Ă  l'Ă©vidence.

    Les guitares se couvrent de réverbération et d'échos, les lignes de basse dessinent des trajectoires circulaires, tandis que les rythmes installent une forme de mouvement continu. L'ensemble produit une musique qui paraßt à la fois familiÚre et étrange, accessible mais constamment traversée par des éléments plus insaisissables.

    Ce qui frappe Ă©galement, c'est la libertĂ© avec laquelle le groupe puise dans diffĂ©rentes traditions musicales. On y entend aussi bien l'hĂ©ritage du post-punk que des influences psychĂ©dĂ©liques, des Ă©chos du dub jamaĂŻcain ou encore certaines approches plus expĂ©rimentales du rock. Pourtant, le disque ne donne jamais l'impression d'un assemblage disparate. Toutes ces influences convergent vers une mĂȘme recherche : crĂ©er des paysages sonores immersifs, capables d'envelopper l'auditeur plutĂŽt que de simplement attirer son attention.

    Avec le recul, Seventh Dream of Teenage Heaven apparaĂźt comme l'un des albums qui ont accompagnĂ© la transformation du rock indĂ©pendant britannique au milieu des annĂ©es 80. Moins anguleux que le post-punk des dĂ©buts, moins formatĂ© que la pop qui s'impose alors dans les classements, il occupe une position intermĂ©diaire particuliĂšrement fĂ©conde. Une Ɠuvre de transition, mais aussi un disque qui conserve aujourd'hui encore une identitĂ© singuliĂšre.

    A Private Future est le premier titre que nous Ă©coutons. Avec sa guitare 12 cordes, Daniel Ash renvoie ici Ă  Slice of Life de Bauhaus ou Ă  Real Life de Tones on Tail. Un morceau solaire, largement portĂ© par la rĂ©verbĂ©ration, qui installe une forme de rĂȘverie.

    Les paroles Ă©voquent un rapport au temps, au destin personnel, avec cette idĂ©e centrale : “your life is just a game”. La fin du morceau ouvre sur une montĂ©e plus dramatique avant de s’apaiser.

    Le titre se conclut sur une forme de recommandation : “live the life you love, use the god you trust and don’t take it all too seriously”.

    The Dog-End of a Day Gone By

    TrĂšs centrĂ© sur la batterie, surtout les toms, avec un jeu tribal noyĂ© dans la rĂ©verbĂ©ration. La guitare tourne en boucle, et les chƓurs donnent une couleur psychĂ©dĂ©lique.

    Le morceau est assez solaire dans le son, avec des claviers aprÚs le refrain, type Farfisa, qui renforcent un cÎté presque sixties.

    Les paroles dĂ©crivent une ville sans Ăąme et une forme de lassitude du quotidien, avec cette idĂ©e de “stub out the dog-end of a day gone by” : Ă©teindre la journĂ©e comme un mĂ©got.

    The Game

    Les paroles dĂ©crivent un jeu sans issue claire, oĂč l’on continue Ă  jouer mĂȘme en perdant, avec l’idĂ©e que gagner et perdre s’inversent en permanence (“to win is to lose, to lose is to win”).

    On peut l’entendre comme un jeu de foire : on continue à participer, sans vraie sortie possible, dans un mouvement qui alterne entre gain et perte.

    La guitare prend une couleur de comptine ancienne, et les claviers de fin renforcent cette impression de foire, presque décalée.

    Seventh Dream of a Teenage Heaven

    Le morceau s’ouvre sur une logique trĂšs physique, presque viscĂ©rale, autour de la chimie, de la chaleur et du rythme (“chemistry”, “heat”, “beat”), avec une idĂ©e de pulsion qui traverse tout le texte.

    On passe ensuite Ă  une ambiance de nuit urbaine, entre magie et quelque chose de plus trouble, avec des images Ă  la fois lumineuses et lĂ©gĂšrement inquiĂ©tantes (“magic in the air on a Saturday night”, “tragic on the street”).

    Le texte Ă©voque aussi une forme de bascule, de sortie des cadres Ă©tablis, avec des Ă©lĂ©ments de rupture sociale et de dĂ©couverte de l’étrange (“old school tie”, “fascination found in strangeness”).

    La fin revient sur l’idĂ©e centrale du morceau, rĂ©pĂ©tĂ©e comme une incantation : “It’s the seventh dream of teenage heaven”, qui donne au tout une dimension de boucle mentale, entre exaltation et flottement.

    Haunted When the Minutes Drag

    Le texte repose sur une obsession simple autour du mot “haunted”, rĂ©pĂ©tĂ© comme une prĂ©sence persistante liĂ©e aux souvenirs et aux traces laissĂ©es par l’autre.

    Musicalement, la basse est particuliĂšrement inventive et mise en avant, portĂ©e par une guitare 12 cordes trĂšs solaire et des chƓurs dreamy qui donnent une couleur assez psychĂ©dĂ©lique au morceau.

    Cette idĂ©e de prĂ©sence absente, trĂšs concrĂšte ici, s’inscrit aussi dans un fil plus large du disque : une forme de “fantĂŽme” rĂ©current, moins inquiĂ©tant que mĂ©lancolique, presque aimable, qui traverse les morceaux sans jamais les alourdir complĂštement. Le disque se termine d’ailleurs sur le mĂ©lancolique et instrumental saudade que nous vous laisserons dĂ©couvrir par vous mĂȘme 
 

  • Cette semaine dans roule galette , je vous propose  un dĂ©tour par une compilation : Post Punk Volume 01, publiĂ©e par Rough Trade .

    Les compilations de ce type occupent une place un peu particuliĂšre dans les milieux musicaux. Elles sont souvent regardĂ©es avec mĂ©fiance par les puristes, qui leur reprochent de simplifier des scĂšnes complexes, de transformer des contextes historiques en simple esthĂ©tique ou en musique d’ambiance, voire de fabriquer des rĂ©cits un peu artificiels. Pourtant, ce sont aussi souvent ces compilations qui permettent rĂ©ellement Ă  la musique de circuler, de passer d’une gĂ©nĂ©ration Ă  une autre, et parfois mĂȘme d’ouvrir des portes vers des groupes ou des labels qu’on n’aurait jamais dĂ©couverts autrement.

    Par ailleurs , cette compilation est rĂ©alisĂ©e par un label dont on ne met plus en doute les capacitĂ©s Ă  repĂ©rer les artistes et chansons importantes . Les magasins Rough trade de Londres, de Tokyo ou Ă  une Ă©poque rĂ©volue de Paris,  restent ou restaient  des passages obligĂ©s pour tous fans de musiques indĂ©pendantes . J’ai pu subrepticement , prendre des photos de Paul Weller au rough trade Portobello , voire des showcases au rough trade east ou encore croiser un jeune Ivan Smagghe derriĂšre le comptoir rue de Charonne . 

    Dans le cas de Post Punk Volume 01, l’intĂ©rĂȘt est justement de ne pas rĂ©duire le post-punk Ă  quelques clichĂ©s : la noirceur, les guitares froides ou l’hĂ©ritage direct de Joy Division. Ici, le post-punk apparaĂźt surtout comme une zone de frottement entre plusieurs musiques : le funk, le dub, le disco mutant, les percussions africaines, l’expĂ©rimentation Ă©lectronique ou encore certaines formes trĂšs minimales de musique de danse.

    On y retrouve Ă©videmment des groupes historiques comme Liquid Liquid, The Pop Group, A Certain Ratio ou ESG, mais aussi des groupes beaucoup plus rĂ©cents pour l’époque, comme The Rapture, The Futureheads, Gramme ou Les Georges Leningrad.

    Et finalement, cette cohabitation fonctionne assez naturellement. Elle montre surtout que le post-punk n’a jamais complĂštement disparu. Ses formes rythmiques, son goĂ»t pour les lignes de basse rĂ©pĂ©titives, les tensions dissonantes, les grooves bancals ou les structures dĂ©construites ont continuĂ© Ă  rĂ©apparaĂźtre rĂ©guliĂšrement sous d’autres formes.

    Il paraĂźt d’ailleurs difficile de nier Ă  quel point le paysage rock actuel reste marquĂ© par cet hĂ©ritage, parfois jusqu’à transformer certains de ses codes en vĂ©ritable formule. Depuis une bonne dizaine d’annĂ©es, toute une partie de la scĂšne indĂ©pendante continue de rĂ©activer cet hĂ©ritage, de Fontaines D.C. Ă  Viagra Boys, en passant par Black midi ,  qui reprennent cette idĂ©e d’une musique Ă  la fois tendue, physique, rĂ©pĂ©titive et volontairement instable.

    Plus qu’un simple style identifiable, le post-punk apparaĂźt alors peut-ĂȘtre comme une mĂ©thode : prendre les structures du rock, les ouvrir aux rythmes, au dub, Ă  la danse, au bruit, Ă  la rĂ©pĂ©tition, et faire cohabiter tout cela dans quelque chose qui reste volontairement dĂ©sĂ©quilibrĂ©.

    C’est cette circulation-lĂ  que propose finalement cette compilation : non pas une archive figĂ©e du dĂ©but des annĂ©es 80, mais une cartographie beaucoup plus mouvante, oĂč diffĂ©rentes gĂ©nĂ©rations continuent de dialoguer entre elles.

    On commence avec Delta 5 – Mind Your Own Business, qui cristallise une dimension essentielle du post-punk : l’émergence de groupes oĂč les femmes occupent une place centrale, non seulement comme prĂ©sence mais comme prise de parole directe. Le morceau fonctionne Ă  la fois comme geste musical sec et comme dĂ©claration, avec une dimension fĂ©ministe explicite portĂ©e par le texte et l’attitude .

    On poursuit avec les Georges Leningrad , et leur imparable George 5 . Groupe montrĂ©alais du dĂ©but des annĂ©es 2000 , , le groupe proposait des performances hilarantes ou l’absurde se mĂȘlait Ă  une Ă©nergie sauvage , bien avant que l’imagerie ne soit reprise par les trĂšs hype  Angine de poitrine . 

    Avec Public Image Ltd – Careering, on est dans une logique diffĂ©rente : chaque Ă©lĂ©ment suit sa propre trajectoire. La basse, la batterie, la voix et les guitares ne cherchent pas Ă  fusionner mais Ă  coexister dans un systĂšme fragmentĂ©, typique de cet album imparable qu’est le monstrueux METAL BOX ,  oĂč la tension vient justement de la sĂ©paration des Ă©lĂ©ments.

    The Rapture – Out of the Races and Onto the Tracks marque ensuite la rĂ©activation du post-punk au dĂ©but des annĂ©es 2000 dans sa dimension la plus physique et dansante. L’énergie est frontale, immĂ©diate, construite sur une logique de tension rythmique et de rĂ©pĂ©tition directement hĂ©ritĂ©e des formes post punk initiales

    Enfin, Scritti Politti – Skank Bloc Bologna renvoie Ă  une pĂ©riode encore expĂ©rimentale du groupe, trĂšs Ă©loignĂ©e de leur Ă©volution ultĂ©rieure. Ici, la structure reste Ă©clatĂ©e, dub, et volontairement instable, loin de toute forme pop stabilisĂ©e.

  • AprĂšs le ralentissement et les textures dilatĂ©es de Kruder & Dorfmeister, je vous propose cette semaine un retour Ă  quelque chose de beaucoup plus sec, plus instable, presque rugueux : Sextet d’A Certain Ratio.

    Au dĂ©but des annĂ©es 80, A Certain Ratio Ă©volue dans l’orbite de Factory Records Ă  Manchester, au mĂȘme moment que Joy Division et toute une scĂšne post-punk en mutation. Mais trĂšs vite, le groupe prend une direction diffĂ©rente : moins tournĂ©e vers la noirceur et la frontalitĂ©, beaucoup plus attirĂ©e par le rythme, le corps et la danse.

    Avec A Certain Ratio, on est finalement bien plus proche des expĂ©rimentations de 23 Skidoo, du funk tendu de Gang of Four, des explorations rythmiques de Liquid Liquid, ou encore du mutant disco de l’écurie ZE Records.

    PubliĂ© en 1982, Sextet prolonge une transition dĂ©jĂ  amorcĂ©e sur To Each..., album enregistrĂ© dans le New Jersey et liĂ©, au moins symboliquement, Ă  l’ouverture du groupe vers la scĂšne new-yorkaise. Mais lĂ  oĂč To Each... restait encore relativement peu marquĂ© par cette expĂ©rience, Sextet semble cette fois en avoir pleinement absorbĂ© les influences.

    Pour ce disque, Simon Topping abandonne en grande partie le chant au profit de Martha Tilson, rencontrĂ©e Ă  New York et qui donnera son nom Ă  l’album. Le groupe poursuit Ă©galement sa route sans Martin Hannett Ă  la production, estimant qu’il les faisait encore trop sonner comme Joy Division.

    À premiĂšre Ă©coute, on pourrait presque parler de funk ou de musique de club : basse trĂšs en avant, percussions, cuivres, groove omniprĂ©sent. Les influences jazz et afro-cubaines s’affirment davantage. Mais, comme souvent chez A Certain Ratio Ă  cette pĂ©riode, quelque chose rĂ©siste.

    Le point central du disque tient dans cette contradiction permanente : tout semble vouloir fonctionner comme une musique de danse, mais rien ne se met réellement en place de façon confortable. Les grooves sont serrés, précis, mais constamment perturbés par des éléments dissonants, des interventions imprévues, des décalages entre les instruments.

    La basse joue un rĂŽle structurant, mais elle ne crĂ©e pas de stabilitĂ©. Les percussions invitent au mouvement, mais dans un cadre instable. Les voix apparaissent souvent distantes, fragmentĂ©es, presque fantomatiques, comme si elles refusaient de s’intĂ©grer pleinement au flux rythmique.

    Ce qui en ressort n’est pas une fusion entre funk et post-punk, mais plutĂŽt une friction constante entre ces deux logiques. Le funk apporte le corps, le post-punk impose la contrainte. Et entre les deux, aucune rĂ©solution.

    MĂȘme dans ses moments les plus “dansants”, Sextet ne produit jamais de relĂąchement. Le disque maintient une forme de tension continue, oĂč le mouvement existe sans jamais devenir fluide.

    C’est sans doute ce qui le rend encore aujourd’hui difficile Ă  classer : une musique qui emprunte au dancefloor ses outils, mais en refuse systĂ©matiquement la dĂ©tente.

    On ouvre avec Lucinda, qui pose d’emblĂ©e presque tous les Ă©lĂ©ments du disque : basse trĂšs en avant, groove sec, tension permanente, et la voix de Martha Tilson, Ă  la fois distante et presque dĂ©sincarnĂ©e. Une excellente entrĂ©e en matiĂšre pour comprendre comment A Certain Ratio fait glisser le funk vers quelque chose de beaucoup plus Ă©trange.

    Sur Knife Slits Water, ce qui frappe surtout, c’est cette impression de forces contraires. La basse semble pousser le morceau vers l’avant, avec quelque chose d’assez rapide et mobile, tandis que la batterie, portĂ©e par un delay trĂšs prĂ©sent, agit presque comme un frein, en Ă©tirant constamment le rythme. C’est sans doute ce qui donne au morceau son caractĂšre aussi hypnotique et instable.

    Day One apporte une respiration relative dans le disque. Son plus clair, piano plus prĂ©sent, guitare funk lĂ©gĂšrement psychĂ©dĂ©lique, percussions scintillantes : on entend dĂ©jĂ  apparaĂźtre une couleur plus jazz et plus ouverte. Les cuivres n’arrivent que plus tard, presque comme une perturbation, pour venir troubler cet Ă©quilibre avec quelque chose de beaucoup plus Ă©tonnant .

    Avec Rialto, l’album bascule vers une zone plus flottante et plus sombre. Le groove se relĂąche lĂ©gĂšrement, les textures deviennent plus Ă©tirĂ©es, et on entend apparaĂźtre une influence dub plus marquĂ©e, dans la maniĂšre de traiter l’espace et les rĂ©sonances. C’estun morceau  plus diffus, presque en suspension.  Ce type de traitement annonce le maxi suivant qui sortira sur le nom de Sir Horatio 1 mois plus tard . 

    Below the Canal termine le disque dans quelque chose de beaucoup plus vaporeux. La basse se dĂ©nude, la batterie s’allĂšge, et l’ensemble perd en tension pour devenir plus diffus. Les cuivres et la voix traitĂ©e participent Ă  une impression plus urbaine et dĂ©formĂ©e, comme un paysage sonore de ville perçu Ă  distance, entre sirĂšnes et circulation lointaine.

  • À la fin des annĂ©es 90, Kruder & Dorfmeister sont dĂ©jĂ  un cas Ă©trange dans la musique Ă©lectronique.

    Ils n’ont toujours pas d’album au sens classique du terme, mais leur nom circule depuis plusieurs annĂ©es dans toute une partie de la scĂšne europĂ©enne. Leur apparition s’est faite par Ă©tapes : d’abord des productions locales Ă  Vienne, puis l’EP G-Stoned en 1993, qui attire l’attention avec une esthĂ©tique dĂ©jĂ  trĂšs identifiable, jusque dans son dĂ©tournement de la pochette de Bookends de Simon & Garfunkel. Ensuite viennent les mixes, dont leur passage remarquĂ© dans la sĂ©rie DJ-Kicks en 1996, qui Ă©largit encore leur audience.

    Mais c’est en 1998 que leur trajectoire se cristallise avec The K&D Sessions.

    Officiellement, il s’agit d’une compilation de remixes rĂ©alisĂ©s sur plusieurs annĂ©es. En rĂ©alitĂ©, le disque va rapidement dĂ©passer ce statut administratif pour devenir un objet autonome, identifiĂ© comme une Ɠuvre Ă  part entiĂšre. Et c’est lĂ  que se joue une ambiguĂŻtĂ© centrale dans leur travail : ils ne produisent pas des morceaux originaux au sens traditionnel, mais ils finissent par produire quelque chose qui est perçu comme un album.

    Leur mĂ©thode est assez caractĂ©ristique. Dans la plupart des cas, ils partent de morceaux existants — issus de scĂšnes trĂšs diffĂ©rentes, allant du hip-hop au drum’n’bass en passant par la pop ou la musique Ă©lectronique — et ils les dĂ©construisent radicalement. Le principe n’est pas d’ajouter des Ă©lĂ©ments, mais de retirer, d’isoler, de recomposer. Dans certains cas, ils ne conservent qu’une voix ou un fragment mĂ©lodique, autour duquel ils reconstruisent entiĂšrement la structure sonore.

    Le rĂ©sultat est reconnaissable : des morceaux ralentis, Ă©paissis, souvent dĂ©barrassĂ©s de leur tension initiale, avec un travail important sur les basses, les rĂ©sonances, et les espaces laissĂ©s entre les Ă©lĂ©ments. Une forme de musique qui n’est ni vraiment ambient, ni vraiment dub, ni vraiment trip-hop, mais qui emprunte Ă  chacun de ces territoires sans s’y fixer.

    Ce positionnement devient d’autant plus visible dans le contexte de la fin des annĂ©es 90. La musique Ă©lectronique est alors fragmentĂ©e : la techno continue de se durcir ou de se fonctionnaliser, la french touch domine une partie du paysage club, et le trip-hop a dĂ©jĂ  installĂ© ses codes plus sombres et cinĂ©matographiques. Kruder & Dorfmeister se situent Ă  cĂŽtĂ© de ces dynamiques. Ils ne cherchent ni la tension maximale, ni le choc, ni mĂȘme la construction de morceaux au sens classique.

    The K&D Sessions va pourtant rencontrer un succĂšs important. Le disque circule largement en dehors des circuits strictement club : cafĂ©s, bars, appartements, espaces d’écoute domestiques. Il devient rapidement associĂ© Ă  des contextes trĂšs prĂ©cis, souvent liĂ©s Ă  la fin d’activitĂ© plutĂŽt qu’à son dĂ©clenchement. Une musique que l’on met quand les choses ralentissent dĂ©jĂ .

    Ce glissement va aussi produire une lecture dominante du disque. TrĂšs vite, il est rangĂ© dans une catĂ©gorie floue — downtempo, lounge, chill-out — qui tend Ă  lisser la nature rĂ©elle du travail effectuĂ©. Car si l’écoute peut donner une impression de continuitĂ© fluide, presque dĂ©corative, la construction interne est beaucoup plus prĂ©cise. Chaque remix repose sur des choix de rĂ©duction et de recomposition trĂšs contrĂŽlĂ©s, oĂč l’espace sonore est travaillĂ© autant que les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes.

    Avec le temps, cette tension entre sophistication de production et usage “d’arriĂšre-plan” va dĂ©finir la rĂ©ception du disque. Il est Ă  la fois trĂšs reconnu et souvent sous-Ă©coutĂ© dans ses dĂ©tails.

    C’est probablement ce qui explique sa persistance. The K&D Sessions n’est pas un disque qui impose une trajectoire d’écoute stricte. Il s’inscrit dans des situations. Il accompagne des Ă©tats dĂ©jĂ  amorcĂ©s : une journĂ©e qui se termine, un dĂ©placement qui s’arrĂȘte, une activitĂ© qui se relĂąche.

    Le disque a souvent Ă©tĂ© rangĂ© dans la catĂ©gorie des musiques d’ambiance, utilisĂ©es dans les cafĂ©s ou les aprĂšs-midis sans urgence. Mais cette fonction d’arriĂšre-plan rejoint, d’une certaine maniĂšre, une idĂ©e plus ancienne de la musique comme environnement — celle que Brian Eno formulait dĂ©jĂ  avec Music for Airports : une musique qui ne demande pas d’attention frontale, mais qui modifie la perception du lieu oĂč elle se trouve.

    Je vous propose une formule un peu diffĂ©rente cette semaine , avec d’abord, l’écoute du morceau original , puis la version remixĂ©e de Kruger & Dorfmeister , bien plus parlant pour comprendre le travail des autrichiens .  On dĂ©marre avec Roni Size Reprazent et son classique drum and bass heroes  revisitĂ© ensuite en version Long Loose bossa par les autrichiens 

    on écoute spechless du duo autrichien Count basics , extrait de leur deuxiÚme album moving in the right direction , puis la version Drum and Bass de Kruder & Dorfmeister

    le titre Going Under des anglais de Birmingham rockers hi fi , extrait de leur second album Miss mash , puis la version remixé , le main mix , du duo autrichien

    le trĂšs Ă©nergique  Bug powder dust de Bomb the bass, qui apparaĂźt sur le 3 eme album du projet de TOm Simenon , Clear, puis la version totalement revisitĂ© de Kruger & Drofmeister

    Pour cloturer cette semaine , le Rollin On Chrome d’aphrodelics . Groupe de hip hop autrichien . Ici , on part dans une mise en abĂźme complĂšte puisque le titre d’aphrodelics est dĂ©jĂ  un remix de Being boiled de Human League , dont Kruder & drofmeister on complĂštement enlevĂ© toute rĂ©fĂ©rence dans leur wild motherfucker dub . 

  • Cette semaine , dans roule galette , je vous propose un disque pour rouler vers le soleil. Je sais, ça peut sembler un peu paradoxal quand le prix de l’essence atteint des sommets que nous n’aurions jamais imaginĂ© dans nos pires cauchemars, et que le groupe vient de NorvĂšge, pas exactement le pays le plus connu pour ses plages tropicales.

    Mais peu importe, Kings of convenience des Kings of Convenience , vous apportera forcĂ©ment un sentiment de bien ĂȘtre et rendra votre trajet si agrĂ©able que vous en oublierez les embouteillages, les kĂ©kĂ©s se prenant pour K 2000 dans leur golf Bon Jovi  , vous pourriez mĂȘme sourire en allant Ă  la pompe Ă  essence . Pour un peu , cette experience pourrait ĂȘtre utilisĂ©e pour relancer les ventes de vĂ©hicules . 

    Ce disque regroupe en rĂ©alitĂ© une sĂ©rie de titres issus de leurs premiers 45 tours norvĂ©giens. Des morceaux enregistrĂ©s Ă  la fin des annĂ©es 90, diffusĂ©s de maniĂšre assez confidentielle, puis rassemblĂ©s ici dans une forme d’album de transition. Certains de ces titres rĂ©apparaĂźtront ensuite, lĂ©gĂšrement retravaillĂ©s, sur Quiet Is the New Loud, qui les fera connaĂźtre internationalement l’annĂ©e suivante.

    À l’époque, cette compilation sort notamment via des circuits indĂ©pendants, avec une circulation assez fragmentĂ©e selon les territoires. Ces versions originales restent aujourd’hui INTROUVABLES en streaming, et les premiĂšres Ă©ditions physiques se vendent Ă  prix d’or . 

    Kings of Convenience est un duo formĂ© Ă  Bergen par Eirik Glambek BĂže et Erlend Øye. Tous deux chantent et jouent de la guitare, mĂȘme si la plupart des morceaux sont portĂ©s par la voix d’Eirik. Ils se connaissent depuis longtemps, ayant jouĂ© ensemble dans des groupes plus Ă©lectriques, avant de rĂ©duire progressivement leur musique Ă  l’essentiel : deux guitares, deux voix, presque rien d’autre.

    Cette Ă©volution se fait lentement, par Ă©tapes, jusqu’à cette esthĂ©tique entiĂšrement acoustique, fondĂ©e sur l’épure  et l’équilibre. Tout repose sur la respiration entre les voix, sur la prĂ©cision des accords, sur une forme de fragilitĂ© assumĂ©e.

    Le disque s’inscrit dans une idĂ©e simple mais radicale : faire de la sobriĂ©tĂ© un choix esthĂ©tique total. À contre-courant de beaucoup de productions de l’époque, il installe un calme durable comme position musicale.

    Dans cet univers, les influences affleurent sans ĂȘtre mimĂ©es : on pense parfois Ă  Simon & Garfunkel, parfois Ă  certaines formes de folk britannique, notamment Ă  Belle & Sebastian  mais sans jamais que cela devienne une imitation. C’est une musique qui regarde ailleurs, mais qui avance Ă  trĂšs petite vitesse , parfait pour partir vers le soleil et Ă©conomiser en carburant . 

    Kings of convenience, la compilation Ă©ponyme paru chez Kindercore, c’est le disque de la semaine dans roule galette . 

    Pour dĂ©marrer cette semaine , je vous propose Failure, un titre sorti en single . Faiseur apparait ici , donc dans une version amputĂ©e de trompettes ou de violoncelle comme sur les versions ultĂ©rieures . Il n’en garde pas moins son efficacitĂ© , avec cette batterie assez rare chez les NorvĂ©giens . Un titre presque Ă©pitaphe, l’échec est toujours la meilleure façon d’apprendre , gardons cela en tĂȘte , pour des lendemains qui chantent. 

    Aujourd’hui, Brave New World, un titre qui n’apparaĂźt pas sur Quiet Is the New Loud. On est sur quelque chose de plus frontal que d’habitude. Le duo joue sur une sĂ©paration des voix : l’une porte le rĂ©cit, l’autre incarne une forme de voix intĂ©rieure. Et cette voix intĂ©rieure est dure, elle attaque : menteur, lĂąche, incapable de saisir ce qui est lĂ .

    Le “brave new world” n’a rien d’utopique ici. C’est plutĂŽt une ironie froide : le monde est prĂ©sent, mais inaccessible. Trop de vitesse, trop de brouillard mental pour y entrer vraiment.

    I Don’t Know What I Can Save You From revient dans une autre version. Ici, tout est dans l’arrivĂ©e de quelqu’un aprĂšs des annĂ©es de silence. Pas de grande reconstruction narrative : juste une porte qu’on ouvre, et une proximitĂ© qui rĂ©apparaĂźt sans explication.Ce qui domine, c’est l’incapacitĂ© Ă  se positionner : pas de rĂŽle clair, pas de solution. Juste une prĂ©sence. Et cette phrase simple, presque neutre, qui dit l’essentiel : aucune idĂ©e de ce qu’il est possible de rĂ©parer ou d’aider.

    English House est un morceau Ă  part, presque hors du temps dans l’ensemble. On y entend une Ă©criture plus proche de Simon & Garfunkel dans l’esprit, notamment dans certains passages a cappella. L’image est simple : une maison anglaise froide, traversĂ©e par l’hiver, oĂč le dedans ne protĂšge jamais complĂštement du dehors.Le regard reste fixĂ© sur l’extĂ©rieur : oiseaux, avions, sons du soir. Tout passe, tout circule, et le narrateur reste dans cet entre-deux, attirĂ© par ce qui est dehors sans jamais vraiment en sortir.

    Enfin, Parallel Lines clĂŽt la semaine. Une version Ă©purĂ©e, sans les Ă©lĂ©ments de piano prĂ©sents sur la version album. Il reste une structure trĂšs lĂ©gĂšre, portĂ©e par les voix et une mĂ©lancolie stable. Une cymbale vient ponctuer l’ensemble, sans jamais le rompre.

  • Comme une grande partie de mes dĂ©couvertes musicales, j’ai connu The Durutti Column par l’intermĂ©diaire du Hit du Snob, cette Ă©mission prĂ©sentĂ©e par Patrick FĂ©lix sur RVN, Radio Voix du Nord, vers 1985.

    Je dis “vers”, car j’ai de plus en plus de difficultĂ© Ă  dater prĂ©cisĂ©ment ces moments d’écoute, l’oreille collĂ©e au transistor pour ne pas faire trop de bruit. Si les souvenirs deviennent plus flous, l’impact de Durutti Column, lui, est restĂ© intact.

    Chaque jour, du lundi au vendredi, Patrick FĂ©lix Ă©grainait l’actualitĂ© musicale en provenance d’Angleterre, de Belgique ou des États-Unis, pour un classement bien plus proche de ceux de John Peel que de ceux de Marc Toesca. Aucun risque d’y entendre Peter et Sloane ou Jean-Jacques Goldman. Un vĂ©ritable havre de paix. Un refuge anti -beauf . 

    Je dĂ©couvre donc, par cet intermĂ©diaire, l’EP Tomorrow, sorti dĂ©but 1986. À l’époque, j’ai peu d’argent : les disques sont comptĂ©s, pesĂ©s, mesurĂ©s, avec parfois quelques Ă©carts dus Ă  l’impulsivitĂ©. Mais pour Durutti Column, je suis sĂ»r de mon coup. J’avais dĂ©jĂ  entendu ce morceau dans l’émission et j’en apprĂ©ciais la mĂ©lancolie, ce chant fragile, presque susurrĂ©.

    Une nuit, alors que je m’étais endormi, comme souvent, la radio allumĂ©e — ce qui impliquait un achat rĂ©gulier de piles — je fus rĂ©veillĂ© par cette chanson. Pas brutalement, mais comme par une prĂ©sence singuliĂšre et douce. Une sensation Ă©trange, entre prĂ©sence et absence, une forme de saudade, entre rĂȘve et rĂ©alitĂ©, qui s’est installĂ©e en moi toute la journĂ©e suivante, malgrĂ© un ciel D’hiver parfaitement radieux.

    Quelques jours plus tard, j’allais acheter le disque à la Boucherie Moderne.
    Un disque que j’ai Ă©puisĂ©, sans jamais parvenir Ă  l’écƓurement.

    Bien avant les mails, j’avais mĂȘme Ă©crit Ă  Patrick FĂ©lix pour obtenir des informations sur la discographie. Il me rĂ©pondit quelques semaines plus tard en me citant The Return of the Durutti Column, LC, Another Setting et Without Mercy. Parmi ceux-ci, le premier sur lequel je suis tombĂ© fut LC.

    LC reste, sans conteste, mon album préféré du groupe. Le premier album, souvent cité, notamment pour sa pochette en papier de verre et la production de Martin Hannett, trouve moins grùce à mes yeux.

    J’apprendrai beaucoup plus tard que LC figure parmi les albums favoris de Brian Eno. ce qui , en soi-mĂȘme est un argument bien plus convaincant qu’une tentative de chronique balbutiante  d’un adulescent attardĂ©. 

    Pour cet album, Vini Reilly s’éloigne volontairement  de la production de Hannett . C’est aussi le premier disque sur lequel il  travaille avec celui qui deviendra son acolyte pour le restant de sa carriĂšre, le batteur Bruce Mitchell , issue du jazz . La pochette est rĂ©alisĂ©e par l’épouse de celui-ci ,  Jackie Mitchell.

    La majoritĂ© des titres sont issus d’ une cassette enregistrĂ©e sur un 4 pistes , dans la chambre de Vini Reilly, une nuit oĂč il se sentait inspirĂ© , en une prise, solo . Le lendemain , l’inĂ©narrable Tony Wilson , boss de Factory , Ă©coute cette cassette et ne veut pas la rendre Ă  son auteur , il juge qu’il faut en faire un album . L’album est enregistrĂ© en 2 jours et demi , mixage compris . Bruce Mitchell dit qu’il s’agit gĂ©nĂ©ralement des secondes prises , la premiĂšre servant Ă  une courte rĂ©pĂ©tition . Viny Reilly y voit principalement les dĂ©fauts, notamment le souffle du  Roland space echo .

    Bien que l’album soit en grande partie instrumental , ce qui Ă©tait plutĂŽt inhabituel pour moi Ă  l’époque , il s’est subtilement installĂ©  dans mon imaginaire musical , façonnant mes Ă©coutes ultĂ©rieures , comme une espĂšce de mĂštre Ă©talon . Ce n’est Ă©videmment pas quelque chose que j’ai conscientisĂ© immĂ©diatement , mais bien plus tard, quand j’ai Ă©tĂ© capable d’y voir des rĂ©miniscences de son jeu de guitare si particulier , chez des groupes de post rock , ou quand encore plus tard, dans mon magasin de disques on me demandait de faire dĂ©couvrir un disque , il n’était pas rare que je propose ce LC de Durutti Column . 

    Je n’ai rien Ă  vendre aujourd’hui , je garde prĂ©cieusement les diffĂ©rentes versions de cet album qui a Ă©tĂ© rééditĂ© , agrĂ©mentĂ©s de nombreux titres bonus , j’ai juste Ă  vous partager un de mes disques favoris , dans Roule Galette  LC par the Durutti Column . 

    Pour dĂ©marrer, je vous propose Sketch for dawn version 1 , nous Ă©couterons la version II demain . 

    Le titre ouvre l’album et permet immĂ©diatement de se familiariser avec le jeu de batterie de Bruce Mitchell et les guitares cristallines Vini Reilly . Il fait partie des rares titres chantĂ©s de sa discographie , Tony Wilson de Factory ayant deux objectifs , persuader Simon Topping d’A certain ratio de reprendre le chant  avec son groupe , et inversement , demander Ă  Vini Reilly d’arrĂȘter de le faire . Sa voix , pourtant noyĂ©e dans le mix , fait partie intĂ©grante de la fragilitĂ© du tire , mĂȘme si celui-ci reprĂ©sente l’un des morceaux les plus uptempo de l’album . 

    L’autre version de Sketch for dawn , bien plus sombre et introspective que celle d’ouverture . L’ensemble est assez Ă©touffĂ©, le piano Ă©lectrique, venant  toutefois contrebalancer la mĂ©lancolie inhĂ©rente Ă   la basse . 

    Nous poursuivons avec Jaqueline , morceau instrumental  dĂ©diĂ© Ă  l’épouse de Bruce Mitchell , peintre , qui a rĂ©alisĂ© la pochette de l’album , et celle du ep Deux triangles . Sorti Ă  la mĂȘme pĂ©riode . 

    Aujourd’hui, Never known , un de mes titres favoris , celui qui, avec Tomorrow a dĂ©clenchĂ© mon amour pour Durutti Column , celui-lĂ  mĂȘme que je jouais aux clients qui me demandaient d’écouter l’album . Un titre Ă  Ă©couter en roulant , lunettes de soleil , pour se protĂ©ger Ă  la fois des rayons du soleil et des larmes qui pourraient rĂ©vĂ©ler  l’ irrĂ©pressible mĂ©lancolie qui s’emparera  de vous Ă  l’écoute de celui-ci . 

    Pour terminer , l’impeccable The missing boy , un des classiques de The durutti Column . Avec lips that would kiss et sleep will come il s’agit du troisiĂšme titre de Vini Reilly dĂ©diĂ© Ă  Ian Curtis , le chanteur de Joy Division , dont on dit que Vini Reilly serait l’une des derniĂšres personnes Ă  l’avoir vu avant son suicide . 

  • Cette semaine dans Roule Galette, je vous propose de dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir l’album Panopticon d’Isis.
    On change lĂ©gĂšrement de terrain, un peu plus musclĂ© que d’habitude. Rien ne me prĂ©destinait Ă  Ă©couter Isis un jour.

    En ce qui concerne l’évolution des goĂ»ts musicaux, plusieurs Ă©coles existent.

    Il y a bien sĂ»r une Ă©coute qui reste ancrĂ©e dans des repĂšres de genre, qui fait que l’on revient souvent aux mĂȘmes territoires, avec le risque de tourner un peu en rond, de reproduire une certaine habitude d’écoute.

    Il y a aussi l’école des tendances, celle oĂč l’on suit ce qui Ă©merge au fil des mĂ©dias, qu’ils soient mainstream ou plus indĂ©pendants, avec leurs “next big thing” qui passent et s’oublient parfois assez vite.

    Étant relativement peu sensible aux critiques musicales, j’ai longtemps fonctionnĂ© par l’école label, celle qui fait que l’on creuse un sillon proposĂ© par une maison de disque une fois avoir repĂ©rĂ© un ou deux disques intĂ©ressants : ça a longtemps Ă©tĂ© le cas avec des labels comme Factory, 4AD, Beggars Banquet, Domino, Thrill Jockey, Sarah Records dont nous parlions rĂ©cemment, ChĂ©, Rocket Girl, Creation, Warp, Arbouse, Particule system   , Prohibited, Lithium
 Je pourrais en citer des dizaines.

    Sans ĂȘtre un complĂ©tiste, l’entrĂ©e dans la dĂ©couverte musicale s’est souvent faite par cet intermĂ©diaire, ce qui permettait d’élargir peu Ă  peu son univers musical.

    Puis il y a les recommandations, qu’elles viennent d’ami-es ou de lectures d’interviews, car les artistes citent rĂ©guliĂšrement leurs influences. À force, quelques noms finissent par s’installer dans votre lexique mental musical, et vous ĂȘtes alors plus disposĂ© Ă  tenter l’écoute d’un groupe sur lequel vous n’auriez pas misĂ© un kopeck quelques semaines plus tĂŽt.

    Et puis il y a ces disques qui vous sortent un peu de votre zone de confort, sans doute parce que vous en avez dĂ©couvert d’autres auparavant, et qui vous ont permis d’ĂȘtre plus ouvert. Des disques passerelles, qui font le lien entre genres, qui balaient les a priori et bousculent vos certitudes.

    Panopticon d’Isis est dĂ©finitivement de ce dernier type.

    En 2004, on peut dire globalement, sans trop mentir, que j’ai un peu le sentiment d’avoir fait le tour du post-rock, que le Ă©niĂšme renouveau du post-punk (celui du dĂ©but des annĂ©es 2000, avec Interpol, The Rapture
) me donne plus envie d’aller piocher chez les fondateurs, et que le trip-hop est devenu source de disques de plus en plus formatĂ©s.

    J’en ai fini avec la pop, je n’ai pas encore redĂ©couvert la chanson française, je ne suis pas encore mĂ»r pour le jazz, ni pour les musiques groove
 Je commence un peu Ă  m’ennuyer dans les quelques milliers de disques Ă  la maison.

    Je reçois, un peu par hasard, via Southern Records, ce disque d’Isis, dont j’avais lu quelques fois le nom dans des interviews du groupe Aereogramme, qui le citait rĂ©guliĂšrement. Une bonne recommandation, en quelque sorte.

    Un peu rassurĂ© , je dĂ©cide donc d’y jeter une oreille,  qui saigne trĂšs vite lorsque j’entends le chant hurlĂ©, assez rĂ©dhibitoire Ă  la premiĂšre Ă©coute , moi qui  viens de l’école fluette Sarah, des vocalises de Morrissey ou des lamentations de Robert Smith. Heureusement, Aaron Turner se calme assez vite, et surtout,  les plages instrumentales sont bien plus importantes que les moments chantĂ©s . Je trouve  mĂȘme un titre totalement instrumental que je pourrais diffuser dans l’indie sociable
 Ce morceau, “ALTERED COURSE ”, a Ă©tĂ© ma porte d’entrĂ©e dans Isis, Panopticon.

    Un titre incroyablement évocateur, un voyage à lui seul, qui me transporte toujours autant plus de 20 ans aprÚs son écoute.

    Au fur et Ă  mesure des Ă©coutes, la voix apparaĂźt nettement moins gĂȘnante, et Ă  y Ă©couter de plus prĂšs, le cĂŽtĂ© guttural est peu prĂ©sent sur le disque, comparativement aux prĂ©cĂ©dents albums que j’ai dĂ©couverts Ă  reculons. 

    Le titre de l’album n’est pas anodin .  Il renvoie directement au concept de panoptique, thĂ©orisĂ©  par Michel Foucault : une structure oĂč tout peut ĂȘtre observĂ© en permanence. Et c’est intĂ©ressant parce que ça colle assez bien Ă  l’expĂ©rience d’écoute. On est Ă  la fois dedans — pris dans les masses sonores — et en train de regarder comment tout ça s’organise, comment ça se construit.

    C’est peut-ĂȘtre ça, un des point clĂ©s de ce disque : il arrive Ă  ĂȘtre Ă  la fois immersif et analytique. On peut s’y perdre, ou au contraire suivre trĂšs prĂ©cisĂ©ment ce qui se passe.

    Ce qui frappe, assez rapidement, c’est la maniĂšre dont le groupe construit ses morceaux. Pas logique couplet / refrain , la construction est beaucoup plus progressive,  presque architecturale, rapprochant cela du post-rock de Godspeed You! Black Emperor, Mono ou Mogwai. Les morceaux avancent par blocs, par strates, avec des montĂ©es, des plateaux, des effondrements. Et surtout, rien n’est lĂ  par hasard : chaque partie prĂ©pare la suivante.

    Il y a aussi cette idĂ©e de tension permanente. Une tension qui ne passe pas uniquement par la saturation ou la puissance, mais aussi par l’attente, par les silences, par les moments plus calmes. Par moments, on est presque du cĂŽtĂ© de Pink Floyd dans la maniĂšre de faire durer une ambiance, de laisser un motif s’installer.

    Mais en mĂȘme temps ( n’y voyez aucune rĂ©fĂ©rence Ă  Macron ) ça reste un disque trĂšs physique. Il y a du poids , de la matiĂšre. Mais ce qui est intĂ©ressant, c’est que cette lourdeur n’écrase jamais tout. Elle est toujours contrebalancĂ©e par autre chose : une nappe de claviers , des guitares ambiantes , une respiration, un dĂ©tail qui vient dĂ©placer l’écoute .

    La production joue un rĂŽle Ă©norme lĂ -dedans — le travail de Matt Bayles notamment. Le son est Ă  la fois massif et trĂšs lisible. On peut entendre chaque couche mĂȘme dans les moments les plus denses. Et ça donne une impression assez particuliĂšre : Ă  la fois quelque chose de trĂšs large, presque comme une vue  aĂ©rienne , et en mĂȘme temps quelque chose de proche, finalement assez  intime.

    Dans la discographie du groupe, Panopticon arrive aprĂšs Oceanic, qui avait dĂ©jĂ  posĂ© beaucoup de bases. Ici, cependant ,  tout est un peu plus maĂźtrisĂ©, un peu plus prĂ©cis, au regret des fans des premiĂšres heures . Les angles sont moins bruts, les transitions plus fluides. On a vraiment l’impression d’un groupe qui affine son langage

    On peut entendre des rapprochements avec des approches plus post-rock dans la gestion des montĂ©es et des crescendos. Mais lĂ  oĂč certains groupes s’arrĂȘtent Ă  une formule simple — montĂ©e lente puis explosion — ici les morceaux prennent des directions plus complexes, avec des ruptures, des dĂ©tours, des changements de climat

    Un disque passerelle, donc, entre le post-rock que je connaissais bien , mais aussi le post punk de Cure (la rĂ©fĂ©rence Ă  Disintegration est flagrante )  et le post-metal que j’ai dĂ©couvert par la suite avec Cult of Luna, Neurosis ou Amenra.

    Pour dĂ©marrer , je vous propose ALTERED COURSE , donc , cet instrumental qui pourra vous permettre de dĂ©couvrir ce groupe , si ce n’est dĂ©jĂ  fait, sans avoir Ă  se confronter au chant guttural . 

    Un titre comme une traversĂ©e aĂ©rienne , sous orage , qui nous oblige Ă  changer de cap . Le groupe  pilote dans un ouragan avant de rentrer en douceur soutenu par une batterie magistrale , ossature de cette piĂšce incontournable du disque . De la furie au dĂ©sespoir d’avoir survĂ©cu . 

    So did we, dĂ©marre l’album  . Le texte parle d’un cycle assez simple :

    affaiblissement / mise Ă  nu

    perte de sens / dĂ©shumanisation , vision mĂ©canique de la vie 

    chute dans une forme d’innocence ou de libertĂ©

    usure par le temps

    puis résistance

    C’est un texte plus existentiel , qui indique une forme de rĂ©sistance aprĂšs s’ĂȘtre endormi dans un systĂšme  qui nous dĂ©passe . 

    In fiction , est sans doute le titre qui fait le plus ouvertement penser Ă  The Cure pour la basse trĂšs proche de celle de DĂ©sintĂ©gration . Un morceau plus ambient , qui se durcit au fur et Ă  mesure de son Ă©volution . Le titre   Ă©voque  la maniĂšre dont on se raconte des histoires pour se projeter, mais oĂč ces histoires finissent toujours par rĂ©vĂ©ler ce qu’on est vraiment.

    Syndic calls , est un morceau totalement portĂ© par une batterie Ă  nouveau incroyable , intro trĂšs space  poursuite de wills dissolve, cela montre comment il est difficile d’extraire des titres isolĂ©s tant cet album est pensĂ© comme un tout   .Syndic calls Ă©voque un monde plus si dystopique que cela . On est clairement dans la logique  du panoptique de Foucault , le syndic appelle ton nom 
 

    surveillance

    intériorisation du contrÎle

    impossibilitĂ© d’échapper au regard ou Ă  la contrainte

    Un break dĂ©chirant  Ă  la guitare de michael Gallagher , vers 4 MINUTES 15 , puis la batterie reprend les reines de cette traversĂ©e dans un monde paranoĂŻaque , les guitares ambiantes de MichaeL GALLAGHER rappellent son travail sous le pseudo MGR ( mustard gas and roses ) . IS it the last day ?   Un morceau qui dĂ©crit un monde dĂ©jĂ  sous pression, presque aprĂšs la catastrophe, oĂč une forme d’autoritĂ© vous appelle, vous expose, et finit par s’installer en vous. On ne subit plus seulement le contrĂŽle : on le porte.

    Grinning mouth qui cloture cet album viendra clĂŽturer notre Ă©coute du disque  

    Le texte parle d’un systĂšme oĂč :

    le pouvoir fabrique ou exploite la peur

    les individus sont intégrés dans cette mécanique

    la réalité devient floue

    le discours dominant sature l’espace, mais la vĂ©ritĂ© circule autrement

    On est dans une ambiance de :

    contrĂŽle par la peur

    dĂ©sinformation ou saturation de l’information

    perte de repĂšres entre vrai et faux . Toute ressemblance avec la pĂ©riode actuelle ne serait que purement fortuite . 

  • Cette semaine, dans Roule Galette, je vous propose de dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir l’album Against Perfection d’Adorable.

    C’est la premiĂšre fois dans l’histoire de Roule Galette que je profite de cette Ă©mission Ă  des fins promotionnelles, puisque nous recevrons en concert privĂ© le chanteur d’Adorable le 19 avril. L’occasion Ă©tait trop belle de se replonger dans cette madeleine de Proust que reprĂ©sente cet album.

    DĂ©marrer son premier concert le jour de la guerre du Golfe, dans un pub nommĂ© Tic Toc : vu comme ça, 35 ans plus tard, on peut se dire que la carriĂšre d’Adorable sentait la scoumoune Ă  plein nez.

    Pourtant, les dĂ©buts discographiques du groupe avec le single Sunshine Smile dĂ©marrent sous les meilleurs auspices. AprĂšs une signature chez Creation Records, le single se retrouve propulsĂ© “Single of the Week” dans le NME, journal faiseur et dĂ©- faiseur de gloires Ă  l’époque.

    S’ensuit un second single moins concluant (de l’aveu mĂȘme du chanteur et guitariste Piotr Fijalkowski), qui contribue Ă  Ă©corner l’image du groupe, dĂ©crit comme arrogant. Un troisiĂšme single, devenu un classique du groupe, Homeboy (qui ressortira d’ailleurs cette annĂ©e dans le cadre du Record Store Day), n’attire que peu l’attention des mĂ©dias. Le quatriĂšme single, Sistine Chapel Ceiling, est lui aussi classĂ© “Single of the Week” au dĂ©but de l’annĂ©e 1993, juste avant la sortie de leur premier album, Against Perfection.

    Bien que les singles se classent tous dans le top 5 des charts indie, les ventes ne dĂ©collent pas. Les relations avec la presse se compliquent, en partie Ă  cause de l’attitude du groupe en interview.

    À l’époque, de nombreux groupes critiquaient ouvertement la musique du moment et en ressortaient comme des anti-hĂ©ros admirables. Adorable, eux, passaient pour des crĂ©tins, des gosses de riches parlant de cinĂ©ma français et de Proust tout en mĂ©prisant leurs pairs.

    Lors de leur premiĂšre interview pour le NME, ils furent qualifiĂ©s de « groupe pop le plus arrogant » et de « profiteurs prĂ©tentieux, individualistes et imbus d’eux-mĂȘmes ». Le Melody Maker ne leur accorde aucune interview et les chroniques sont dĂ©sastreuses.

    Si la presse dĂ©testait leur attitude, Alan McGee, lui, l’adorait et s’efforçait de promouvoir le groupe sous cet angle, produisant des photos promotionnelles oĂč figurait un panneau “Arrogant”. Un t-shirt “Adorable Arrogant, le groupe que vous adorez dĂ©tester” est mĂȘme proposĂ©.

    Pour parachever ce malentendu, le groupe est rapidement consternĂ© lorsqu’il arrive aux États-Unis pour promouvoir l’album. Cette publicitĂ© a traversĂ© la Manche, et ils doivent arracher des affiches pour la promotion de leur tournĂ©e, eux qui pensaient arriver lĂ  en redĂ©marrant sur de nouvelles bases.

    Par ailleurs, le distributeur américain est en désaccord avec Creation, qui a signé dans leur dos un deal avec Sony, et le groupe est utilisé comme souffre-douleur dans leurs rÚglements de comptes.

    Bref, on fait difficilement pire comme contexte pour promouvoir un album.

    Par ailleurs, le groupe arrive Ă  une pĂ©riode de fin de rĂšgne du shoegaze et avant l’apogĂ©e de la Britpop, ne rentrant pas vĂ©ritablement dans les cases que les journalistes aiment utiliser pour dĂ©crire un artiste.

    Musicalement, le groupe revendique plutĂŽt un hĂ©ritage d’Echo & the Bunnymen, des Psychedelic Furs ou encore de The Jesus and Mary Chain, des rĂ©fĂ©rences nettement plus eighties.

    Against Perfection, Ă  la base intitulĂ© Against Nature, puis Against Creation, a pourtant tout d’un disque qu’on ne saurait rĂ©duire Ă  ce que la presse en a fait. Il prĂ©sente un excellent Ă©quilibre entre chansons tendues, hits en puissance et morceaux plus introspectifs.

    Le groupe sort dans la prĂ©cipitation en 1994 un second album, Fake, toujours trĂšs intĂ©ressant mais moins immĂ©diat. Ils sont virĂ©s malhonnĂȘtement de Creation, ce qui amĂšnera Noel Gallagher Ă  confier Ă  Alan McGee que renvoyer Adorable avait Ă©tĂ© l’une de ses plus grosses erreurs, tandis que d’autres artistes, comme Ash, Slowdive et Brian Jonestown Massacre, ont tous exprimĂ© leur admiration pour le groupe.

    L’album gagnera, bien aprĂšs la sĂ©paration du groupe, en reconnaissance. Le groupe s’est reformĂ© pendant une semaine en 2019 pour une sĂ©rie de concerts uniques qui ont affichĂ© complet en un temps record, se produisant dans des salles plus grandes qu’à leur apogĂ©e pour clore proprement le chapitre Adorable.

    Si les trois membres du groupe ont poursuivi d’autres carriĂšres, Pete Fij a continuĂ© dans la musique avec son frĂšre Krystof, ex-Bardots, au sein du projet polak chez One Little Indian, avant de mettre sa carriĂšre en pause. Il revient des annĂ©es plus tard pour deux magnifiques albums en collaboration avec Terry Bickers, ex-House of Love.

    En 2026, il annonce un nouvel album solo pour juillet et passera par chez nous pour une date unique en France le 19 avril. Vous pouvez nous contacter pour plus d’informations via notre site internet.

    Pour dĂ©marrer cette semaine, je vous propose d’écouter A to Fade In.

    Un morceau devenu emblĂ©matique d’Adorable, qui porte en lui quelque chose de trĂšs simple et trĂšs fort Ă  la fois. Il y a dans ce titre une forme de nostalgie immĂ©diate et  instinctive.

    Et c’est exactement ce que ce morceau m’évoque, parce qu’il me renvoie Ă  la premiĂšre fois oĂč j’ai vu le groupe, Ă  Paris, au Rex. Une nuit qui s’est terminĂ©e bien aprĂšs le concert, Ă  attendre le premier train vers 6 heures du matin, Ă  moitiĂ© affalĂ©s dans les sofas de cette boĂźte , Ă©puisĂ©s, avec juste une biĂšre Ă  30 francs pour faire durer la nuit.

    Au-delĂ  de cette image, le morceau parle de mĂ©moire, de ce qui s’efface, de la peur de disparaĂźtre, et de cette envie trĂšs simple, presque enfantine, de continuer Ă  exister, de rester visible. Un titre profondĂ©ment triste qui a clĂŽturĂ© tous les rappels lors de la reformation du groupe en 2019 . 

    Sistine Chapel Ceiling est le quatriĂšme single d’Adorable. Il a Ă©tĂ© Ă©lu “single of the week” et sort juste avant l’album, contribuant en partie Ă  sa reconnaissance.

    Le morceau démarre sur une basse trÚs marquée, assez eighties, qui peut rappeler Echo & the Bunnymen, puis une batterie plus nerveuse, trÚs typée début des années 90.

    C’est un titre Ă©nergique,  qui porte aussi une idĂ©e simple : celle de vouloir s’extraire du rĂ©el, de prendre de la hauteur, de se dĂ©caler de ce qui nous entoure.

    Cut #2 est un titre qu’Alan McGee aurait voulu sortir en single, sans que cela ne se fasse finalement.

    Le morceau parle de mots qui dépassent la pensée et qui blessent profondément. Des phrases dites sans réfléchir, mais qui marquent durablement.

    Dans le contexte du groupe, on peut aussi y voir une forme de rĂ©ponse indirecte Ă  la presse, notamment au Melody Maker, mĂȘme si le morceau reste avant tout universel dans son propos.

    Musicalement, c’est un titre assez tendu, qui monte en intensitĂ© jusqu’à des guitares plus apocalyptiques, avec cet effet de sirĂšne qui renforce ce sentiment d’urgence  Ă©motionnelle.

    Breathless clĂŽture l’album Against Perfection. Un morceau plus intime, presque Ă©pique, avec une dimension trĂšs romantique.

    Peu jouĂ© en concert Ă  l’époque, il a pourtant trouvĂ© une nouvelle place lors des concerts de reformation de 2019, oĂč il a servi de titre de clĂŽture.

    C’est un morceau qui a progressivement gagnĂ© le statut de favori auprĂšs des fans, et qui est aujourd’hui souvent citĂ© parmi les meilleurs titres du groupe.

    Il a cette qualitĂ© rare des grands morceaux de fin d’album : celle de donner immĂ©diatement envie de réécouter l’ensemble, comme une boucle naturelle.

    Et les concerts de 2019 ont justement provoquĂ© ce mĂȘme effet : l’envie immĂ©diate de se replonger dans la discographie courte mais dense du groupe.

    Nous clĂŽturons cette semaine avec l’immense “Homeboy”, leur tube qui ne fut pourtant jamais un tube, laissant le groupe dans une totale incomprĂ©hension.

    Le morceau est portĂ© par une rythmique tribale et une basse Ă©norme, avec ce refrain Ă  hurler : “You’re so beautiful”.

    Un titre qui me ramĂšne inĂ©vitablement Ă  leur dernier concert en 1994 Ă  Bruxelles, puisqu’ils l’avaient jouĂ© deux fois. Une virĂ©e mĂ©morable, pour notre premier trajet en voiture hors frontiĂšre, sans GPS ni carte routiĂšre. Deux heures Ă  tourner avant de finalement trouver le VK.

    C’est lĂ , avant le concert, qu’un fan nous apprend qu’il s’agirait du dernier concert du groupe. ÉtonnĂ©s, soulagĂ©s — nous devions les voir le lendemain Ă  Paris — et profondĂ©ment déçus, la rumeur se confirme dĂšs l’entrĂ©e sur scĂšne.

    Piotr, d’un français approximatif, annonce alors : “Ce soir, Adorable n’existe plus.”

    Une dure rĂ©alitĂ©, celle d’un groupe rattrapĂ© par des ventes mĂ©diocres. Je me souviens d’ailleurs avoir rencontrĂ© Robert, le guitariste, Ă  l’issue du concert. Il nous confiait avoir Ă©tĂ© virĂ© de Creation, que le label se concentrait dĂ©sormais sur Oasis, qu’il trouvait excellent
 et que, finalement, c’était sans doute mieux ainsi.

    Nous n’aurons pas eu Ă  subir des albums dĂ©cevants au fil des annĂ©es.

    Adorable, le groupe qu’on aurait adorĂ© aimer pour longtemps, s’efface le 11 novembre 1994, jour de l’armistice.

    Si ce n’est pas la scoumoune, ça


  • Cette semaine dans Roule Galette , je vous propose de dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir , l’album BBH 75 , de Jacques Higelin . 

    Oui , je sais , les disques des sĂ©venties ne sont pas tous sortis en 1975 ! C’est vrai qu’aprĂšs Julos Beaucarne, Vassiliu et Neu ! , on pourrait se poser la question ? Pourquoi donc, il ne propose que des disques sortis en 75 ! Pas la peine d’appeler ma psy, Je vous rassure, je ne fais pas une fixette sur cette annĂ©e . D’ailleurs, ce disque d’Higelin , bien que nommĂ© BBH 75 est sorti en 1974  , il existe mĂȘme quelques exemplaires promos avec le titre BBH 74 . 

    Faire une chronique sur Higelin  sur Saravadio  me parait tellement Ă©vident que je me demande comment je n’en ai pas encore fait auparavant . Higelin reprĂ©sente pour moi  une sorte de Sainte trinitĂ© : le pĂšre, le frĂšre et l’esprit libre . 

    Le pĂšre , d’abord, car je l’ai dĂ©couvert au moment du dĂ©cĂšs du mien . Le frĂšre , ensuite, car c’est mon grand frĂšre disparu trop tĂŽt , qui me l’a fait dĂ©couvrir  , et pour  l’esprit libre , ça se passe de commentaires . 

    Commençons dĂ©jĂ  par lui rendre hommage pour le nom de cette webradio : sans l’écoute de tiens , j’ai dit tiens , un soir de 1979 , je n’aurais jamais pensĂ© Ă  m’intĂ©resser Ă  la musique , au label Saravah , Ă  Brigitte Fontaine et Areski , Ă  l’écoute tardive de radios fm,  l’oreille collĂ©e au transistor . 

    Ensuite , les rares lectures de biographies d’artistes que j’aime se concentrent principalement autour de lui . C’est un ĂȘtre qui a forgĂ© ma pensĂ©e , mes idĂ©es , mes idĂ©aux , mon rapport aux gens , au travail , Ă  la politique . 

    Higelin m’a accompagnĂ© une grande partie de ma vie , et mĂȘme si je l’écoute beaucoup moins qu’auparavant , je ne boude pas une réécoute de ses disques Saravah , de AĂŻ , de champagne, Caviar, No man’s land , alertez les bĂ©bĂ©s ou Higelin 82 . 

    Mais revenons Ă  BBH . Si l’on se rĂ©fĂšre Ă  sa discographie , son dernier album date de 1971 :  le magnifique , bien que bancal , crabouif . Entre 71 et 73, , Higelin s’installe en communautĂ© Ă  St Ouen avec Catherine le Forestier, puis dans les Alpes de Haute Provence Ă  Noyers sur Jabron prĂšs de Sisteron . LĂ  , par l’intermĂ©diaire de ValĂ©rie Lagrange , il fait la rencontre de Simon Boissezon , guitariste taciturne et incroyablement douĂ© qui a notamment jouĂ© dans docdaĂŻl avec Ticky Holgado . 

    A l’époque, la derniĂšre apparition scĂ©nique d’Higelin a Ă©tĂ© une catastrophe . C’était en ouverture de Sly and the Family Stone , Ă  l’Olympia en juillet 73 . DĂ©barquant avec son accordĂ©on , il est rapidement huĂ© par le public . VexĂ©, Higelin quitte la scĂšne en leur disant : je reviendrai, mais pas tout seul  . Le lendemain , il file aux puces de Saint -Ouen , s’achĂšte un jean et un blouson de cuir   ,se rase les sourcils . Exit  la barbe de 3 jours, les chansons  folk expĂ© pĂ©riode Saravah : place Ă  l’urgence rock et au combat . 

    Avec Boissezon aux guitares et basses et Charles Benarroch Ă  la  batterie et percussions , ils fondent BBH pour les initiales des 3 musiciens . 

    A celles et ceux qui s’étonnaient de cette mue  de 74 , Higelin a plus tard reconnu qu’il Ă©coutait dĂ©jĂ  pas mal de rock Ă  l’époque et que le changement n’était pas si Ă©tonnant que cela . Il Ă©voque les Stones, les Beatles, Bowie, Marc Bolan 


    Higelin, qui n’a plus de contrat avec une maison de disques depuis 71 , cherche une nouvelle Ă©curie et trouve le soutien du directeur artistique Claude Dejacques , dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ© sur le roule galette consacrĂ© au percussions de Gainsbourg, pour une signature chez EMI . 

    Musicalement, BBH 75 est un mĂ©lange d’énergie rock et de poĂ©sie libĂ©rĂ©e. On y retrouve des riffs percutants, une base rythmique qui frappe sans cesse et une sĂ©rie de chansons oĂč la voix d’Higelin n’hĂ©site jamais Ă  aller vers une expression brute. Ce n’est ni de la chanson traditionnelle, ni du rock progressif. On est dans quelque chose de beaucoup plus brut, proche de l’électricitĂ© des Stooges ou du MC5, une forme de proto-punk avant l’heure , voire de la folie psychĂ©dĂ©lique de Funkadelic . 

    L’album vend relativement peu ,8 000 EXEMPLAIRES, mais il marque terriblement les esprits . Il est souvent considĂ©rĂ© comme l’un des premiers disques rĂ©ellement rock en France , il a  Ă©tĂ© classĂ© dans les 100 meilleurs albums français par les inrockuptibles !!! MĂȘme la girouette  Manoeuvre le classe finalement  parmi les disques Français importants . Plus sĂ©rieusement , on peut considĂ©rer que ce disque a ouvert la voix Ă  la scĂšne rock française de la fin des annĂ©es 70 avec des groupes comme TĂ©lĂ©phone, Starshooter, ou encore Bijou . L’album a par ailleurs souvent Ă©tĂ© citĂ© comme fondateur par des gens aussi divers que GĂ©rard Blanchard, Cali , Rodolphe Burger ou encore CharlĂ©lie Couture .

    On a commencĂ© avec “Paris-New York, New York-Paris”, une entrĂ©e en matiĂšre trompeuse : une attente presque tranquille Ă  Orly qui bascule progressivement vers quelque chose de plus dur, plus urbain, jusqu’à l’explosion finale. Un morceau qui rĂ©sume Ă  lui seul la tension du disque, entre rĂ©cit, ironie et dĂ©charge Ă©lectrique.

    On a ensuite traversĂ© “ƒsophage Boogie, Cardiac Blues”, avec ce son de guitares volontairement crado, presque sale, qui vous saute Ă  la figure. LĂ , plus de doute possible : Higelin est en train de faire un vrai disque de rock, portĂ© par l’énergie brute du trio.

    Puis “Chaud Bizness Chaud”, oĂč il dĂ©monte sans dĂ©tour le monde du show-biz. Un thĂšme trĂšs prĂ©sent Ă  l’époque — on pense Ă  Jean Yanne — mais ici portĂ© par un son Ă©norme, grĂące notamment au travail de Roger Ducourtieux, avec ce jeu de panoramique qui donne l’impression d’un chaos parfaitement maĂźtrisĂ©.

    Avec “Est-ce que ma guitare est un fusil”, on est au cƓur du personnage Higelin : une Ă©criture organique, presque physique, et un groove impressionnant, construit avec peu de moyens mais une intensitĂ© maximale. Un classique, tout simplement.

    Et puis on a terminĂ© avec “Une mouche sur la bouche”, respiration acoustique dans un disque tendu et urbain. Un moment suspendu, presque paresseux, qui montre dĂ©jĂ  son goĂ»t pour capter le rĂ©el, le vivant, jusque dans les sons extĂ©rieurs.

  • Cette semaine dans roule galette , je vous propose de dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir la compilation temple cloud , du label Sarah records .

    Lors d’un rĂ©cent Ă©pisode de roule galette sur les Peel sessions de movietone , nous avons eu l’occasion de parler de Bristol , et c’est sans doute cela,  qui m’a donnĂ© envie de réécouter cette madeleine de Proust que reprĂ©sente le label Sarah records . Un label extrĂȘmement important pour moi , qui a marquĂ© une certaine forme d’affranchissement d’avec les courants musicaux que j’écoutais jusque lĂ  , pour faire vite disons  le post punk  ou la new wave ,  pour partir vers des contrĂ©es plus pop 
 L’évolution de la musique dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 80 ne me correspondait plus vraiment , j’étais hermĂ©tique  au virage de plus en plus musclĂ© de l’EBM , les prĂ©mices de la scĂšne ACID me laissait de marbre,l’indus ne me parlait pas plus que çaet l’évolution du rock gothique comme les sisters  of Mercy Ă©tait d’un kitchissime ridicule . En dehors des legendary pink dots , Il n’y avait guĂšre que les Jesus and mary chain et toute la scĂšne naissante C86 qui m’intĂ©ressait 
 c’est Ă  peu prĂšs Ă  cette Ă©poque que date mon divorce d’avec le mouvement cold wave/gothique/post punk corbeau) . 

    Les annĂ©es Sarah , correspondent Ă  mon arrivĂ©e Ă  l’universitĂ© , un dĂ©but d’émancipation qui  permettait d’accepter une sensibilitĂ© plus affirmĂ©e , moins dictĂ©e par le besoin d’ĂȘtre ou de paraitre normal . Sarah records, avec ses chansons acnĂ©iques post pubĂšres , a Ă©tĂ© un compagnon de chemin pendant toutes ces annĂ©es post lycĂ©e . 

    Pour comprendre cette compilation, il faut remonter Ă  1987 Ă  Bristol, quand deux passionnĂ©s de musique crĂ©ent un label indĂ©pendant appelĂ© Sarah Records. Ses fondateurs, Matt Haynes et Clare Wadd, sont eux‑mĂȘmes issus de la scĂšne fanzine anglaise de la fin des annĂ©es 80 : avant Sarah Records, ils animaient des fanzines comme Are You Scared To Get Happy? et Kvatch, supports critiques et passionnĂ©s qui Ă©taient accompagnĂ©s parfois de flexidiscs.  Ce contexte explique d’emblĂ©e ce que ce label dĂ©fendait : pas de stratĂ©gie commerciale, plutĂŽt  une culture de la musique indĂ©pendante pensĂ©e par et pour les fans, avec une communication personnelle, un souci de cohĂ©rence et une proximitĂ© forte avec les artistes.

    Sarah Records s’inscrit dans une Ă©poque oĂč l’indie britannique se redĂ©finit. Quelques annĂ©es avant, en 1986, la compilation C86 publiĂ©e par NME avait contribuĂ© Ă  dĂ©finir une esthĂ©tique indie jangly et guitaristique, que beaucoup de groupes de la fin des annĂ©es 80 prolongeront.  Le label se rĂ©clame Ă©galement de la jeunesse Ă©cossaise « the sound of Young Scotland » , rĂ©fĂ©rence aux labels fast , ou encore Postcard , le label d’Orange Juice. 

    Le label de Bristol prolonge et enrichit cette esthĂ©tique avec une Ă©thique DIY inspirĂ©e du punk rock , un sens de la dĂ©bouille clairement assumĂ© , des puristes pop , sans aucun besoin d’artifices , ni volontĂ© d’apparaitre cool ou hype . Par ailleurs , choisir un prĂ©nom de fille comme nom de label Ă©tait un acte assez rare dans un univers dominĂ© par les hommes . Sans ĂȘtre ouvertement fĂ©ministe, Sarah records a toujours eu en son sein un nombre important de femmes musiciennes , chanteuses Ă  une Ă©poque oĂč cela restait encore rare . 

    Musicalement, Sarah Records publie des groupes et des projets qui seront emblĂ©matiques de l’indie pop britannique : The Field Mice, The Orchids, Another Sunny Day, Heavenly, Blueboy, The Wake, Brighter ou encore St. Christopher. Ce sont des artistes qui, souvent en 7 pouces , explorent des mĂ©lodies sensibles, des guitares claires et des voix expressives, avec une touche d’émotion qui Ă©chappe Ă  une simple Ă©tiquette de pop « mignonne ». Le terme “twee pop”, souvent collĂ© Ă  ce son, a Ă©tĂ© explicitement rejetĂ© par les fondateurs du label, car il sous‑estimait leur dĂ©marche artistique et pouvait porter une connotation pĂ©jorative.

    En 1990, Sarah Records publie Temple Cloud: A Sarah Compilation. Il ne s’agit pas d’un classique best‑of retrospectif sorti bien aprĂšs coup, mais d’une compilation officielle conçue par le label lui‑mĂȘme, qui rassemble des titres jusqu’alors dispersĂ©s sur des singles 7 pouces, ou 45 tours si vous prĂ©fĂ©rez . Ces titres n’avaient pas Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s dans les rares albums originaux des artistes concernĂ©s, et les regrouper permettait de les faire mieux connaĂźtre Ă  un public plus large. La compilation elle‑mĂȘme comprend 16 morceaux reprĂ©sentatifs de la premiĂšre pĂ©riode du label compris entre les rĂ©fĂ©rences 13 et 28 du label. Elle fait suite a shadow factory , la premiĂšre compilation du label s’occupant des 12 premiĂšres rĂ©fĂ©rences . 

    Le titre Temple Cloud fait rĂ©fĂ©rence Ă  un village prĂšs de Bristol, rendu familier pour beaucoup par le trajet du bus 376 qui reliait Bristol Ă  Wells et passait par cet endroit. C’est une image simple, proche, presque quotidienne, qui correspond bien Ă  l’esprit du label : une pop pensĂ©e pour l’écoute au quotidien, pour les trajets, les moments de rĂ©flexion et de dĂ©couverte personnelle. En ce qui me concerne , elle correspondait plutĂŽt Ă  mes trajets Lille -Lens en autobus .

    Pour une fois , la France ne fut pas en retard sur la reconnaissance du label , aidĂ© en cela par la distribution des disques par Danceteria , créé par les fondateurs de la boucherie moderne Ă  Lille. Les Field Mice ou Blueboy ont jouĂ© leurs plus gros concerts en France . 

    Sarah Records poursuivra son projet jusqu’en 1995, date Ă  laquelle il cesse volontairement ses activitĂ©s aprĂšs la sortie de sa centiĂšme rĂ©fĂ©rence. Cette fin n’est pas le rĂ©sultat d’une faillite ou d’un dĂ©sintĂ©rĂȘt : les fondateurs ont dĂ©cidĂ© de mettre un terme au projet plutĂŽt que de le laisser dĂ©river vers une dynamique commerciale ou administrative qu’ils jugeaient incompatible avec leurs principes.

    Aujourd’hui encore, Sarah Records est citĂ© comme une rĂ©fĂ©rence majeure dans l’histoire de la pop indĂ©pendante britannique, non seulement pour sa musique, mais pour sa maniĂšre d’ĂȘtre — un projet artistique cohĂ©rent, une rĂ©sistance Ă  la marchandisation et une attention particuliĂšre Ă  l’égalitĂ© crĂ©ative. Deux livres (popkiss et these things happen ont Ă©tĂ© publiĂ© , et un documentaire vidĂ©o my secret world est Ă©galement disponible . Les rĂ©fĂ©rences se revendant Ă  prix indĂ©cent sur discogs, heureusement des labels comme LTM , Cherry red ou colourful Storm ont rééditĂ© quelques un de leur disques , ce qui n’a pas pour autant fait baisser la cĂŽte des premiĂšres rĂ©fĂ©rences . 

    Pour dĂ©marrer la dĂ©couverte ou redĂ©couverte de cette compilation , je vous propose un titre de the wake , Carbrain . 

    Ce titre est intĂ©ressant Ă  plusieurs points , car the Wake est le premier groupe signĂ© chez SARAH qui a dĂ©jĂ  sorti des disques sur un gros label . The wake  Ă©tait membres de l’écurie Factory , label de Joy division new order , durutti Column ou Section 25   . A l’époque le groupe Ă©tait accusĂ© de suivre un peu trop l’évolution Joy division/new order , sans dĂ©velopper leur propre  identitĂ© . AprĂšs un hiatus de quelques annĂ©es ils rĂ©apparaissent sur Sarah et peuvent en cela ĂȘtre emblĂ©matique de l’évoultion du post punk vers des terrains plus pop  , plus indie , quand une autre partie de la scĂšne a suivi un courant plus indus , ou alors a suivi le courant house 
 

    On les retrouve ici avec le titre Carbrain , face B du 45 tours crush the Flowers . 

    Aujourd’hui , song Six des Field Mice . Les Field mice, sont incontestablement le groupe le plus connu de l’écurie Sarah records . Ils ont Ă©tĂ© soutenus par Bernard Lenoir qui leur a consacrĂ© une white session et par les inrockuptibles avec le titre sensitive, leur Hit, qui a Ă©tĂ© placĂ© dans une compilation  . Le morceau song six, est loin d’ĂȘtre le plus connu du groupe, il figure, sur la la face B des 45 tours the Autumn store . On ne le retrouve ni sur la compilation du groupe parue chez SARAH  ni sur celle parue chez Shinkansen ( le label post Sarah de Matt Haynes ) . Il s’agit pourtant d’une chanson intĂ©ressante et qui garde toute sa pertinence actuellement , face Ă  une vague affligeante de masculinistes . La chanson critique le comportement sexiste et agressif de certains hommes. Elle parle des hommes qui harcĂšlent les femmes, qui confondent domination et autoritĂ©, ou qui sont insensibles et cruels. L’auteur exprime Ă  la fois du dĂ©goĂ»t et de la honte pour le genre masculin, en se distanciant de ces comportements et en soulignant le contraste avec ce qu’est un homme respectueux et doux. 

    Aujourd’hui , un autre classique du label , you should all be murdered de another Sunny Day , le projet d’Harvey Williams , musicien qu’on retrouvera dans plusieurs formations du label ( Field mice, blueboy ) ou sous son propre nom . La compilation London weekend d’Another Sunny Day peut se targuer d’ĂȘtre le disque le plus recherchĂ© de ma discothĂšque avec des tarifs absolument dĂ©mentiels , alors qu’une version cd est sortie , agrĂ©mentĂ©e de Bonus tracks pour 10 fois moins cher . La folie du capitalisme que dĂ©nonçaient les fondateurs du label , les prend Ă  leur propre piĂšge . You should all be murdered  exprime une haine intense et violente envers certaines personnes , notamment celles qui parlent trop , alors autant se taire et Ă©couter you saoul all be murdered . 

    Une autre chanson emblĂ©matique du label , St Chistopher, avec all of a tremble . St. Christopher est un groupe d’indie pop britannique formĂ© Ă  York en 1984. Le groupe s’articule principalement autour du chanteur et compositeur Glenn Melia, qui en restera le seul membre constant pendant toute son histoire . Ils publieront quatre singles

    un mini-album 10 pouces intitulĂ© Bacharach (1990)n  mais sortiront de nombreux autres disques sur des labels comme Vinyl Japan  , slumberland , parasol ou Ă©lefant 
 

    All of a tremble fut asussi beaucoup diffusĂ© par l’intermĂ©diaire des inrocks et de Bernard Lenoir .  C’est un groupe citĂ© Ă  plusieurs reprises par Dominique A  , Ă  ses dĂ©buts . Certains commentateurs ont comparĂ© certaines intonations vocales de Melia Ă  Scott Walker, notamment dans la dimension dramatique de son chant.

    Pour finir , Noah’s ark de brighter , chanson qui clĂŽture cette compilation . Ce trio de Worthing a publiĂ© quelques-uns de ses singles les plus dĂ©licats entre 1989 et 1992 : around the world in 80 days , Noah’s Ark, et aussi un mini album Laurel .  On retrouve ici cette signature claire et sensible du label : guitares cristallines, voix mĂ©lancoliques, mĂ©lodies directes post pubĂšres dans leur sincĂ©ritĂ©.

    Bien sĂ»r le choix, comme toujours fut difficile , et ne saurait reprĂ©senter , n’en dĂ©plaise aux dĂ©tracteurs du label , la diversitĂ© des approches S’il ya indĂ©niablement un unitĂ© Sarah records dans la discographie du label , il y Ă©galement diffĂ©rents styles qui n’ont pas Ă©tĂ© diffusĂ©s 
 du shoegaze de Secret chine ou Ă©ternel Ă . La pop groovy des Sugargliders en passant par le punk de Boyracer ou l’élĂ©gance de the Orchids 
 l’occasion de revenir sur ce label lors d ‘un autre Ă©pisode de roule galette 

  • Au dĂ©but des annĂ©es 70, l’Allemagne de l’Ouest voit apparaĂźtre une scĂšne musicale trĂšs particuliĂšre que la presse britannique appellera plus tard le krautrock. Ce terme est d’ailleurs plutĂŽt rĂ©ducteur, parce que les groupes concernĂ©s n’avaient pas forcĂ©ment l’impression de faire partie d’un mĂȘme mouvement. Mais ils partageaient une idĂ©e : rompre avec le rock anglo-amĂ©ricain traditionnel, avec ses structures blues, ses formats classiques, et inventer une musique plus libre, plus expĂ©rimentale, plus ancrĂ©e dans le prĂ©sent.

    Parmi ces groupes, on trouve par exemple Can, Faust, Cluster, ou encore Amon DĂŒĂŒl II. Mais l’un des projets les plus radicaux et les plus influents reste Neu!.

    Neu! est fondĂ© en 1971 Ă  DĂŒsseldorf par deux musiciens : Klaus Dinger et Michael Rother. Tous les deux ont briĂšvement fait partie de Kraftwerk Ă  ses dĂ©buts. À l’époque, Kraftwerk n’est pas encore le groupe Ă©lectronique que l’on connaĂźt aujourd’hui ; c’est plutĂŽt un laboratoire sonore oĂč se rencontrent rock expĂ©rimental, improvisation et musique contemporaine.

    Dinger et Rother quittent rapidement Kraftwerk pour dĂ©velopper leur propre vision. Leur idĂ©e est assez simple mais trĂšs radicale : crĂ©er une musique basĂ©e sur la rĂ©pĂ©tition, sur le mouvement continu, presque comme une route qui dĂ©file sans fin. Klaus Dinger dĂ©veloppe alors ce qui deviendra l’un des Ă©lĂ©ments les plus cĂ©lĂšbres du groupe : le rythme motorik. C’est un battement trĂšs rĂ©gulier, trĂšs droit, souvent jouĂ© Ă  tempo moyen, qui donne une sensation d’élan permanent. Ce n’est ni vraiment du rock, ni vraiment de l’électronique, mais une sorte de pulsation mĂ©canique et hypnotique.

    AprÚs leur premier album en 1972, Neu! enregistre trÚs rapidement un second disque : Neu! 2, qui sort en 1973. Ce deuxiÚme album est devenu presque aussi célÚbre que le premier, mais pour une raison assez particuliÚre.

    La moitiĂ© du disque contient de nouveaux morceaux dans la continuitĂ© du style du groupe : longues piĂšces rĂ©pĂ©titives, guitares planantes de Michael Rother, et le fameux rythme motorik de Klaus Dinger. Mais le groupe se retrouve alors face Ă  un problĂšme trĂšs concret : les nouvelles idĂ©es ne viennent pas immĂ©diatement , le budget du label est Ă©puisĂ© et ils n’ont plus assez d’argent pour enregistrer de nouveaux titres pour la seconde face.

    PlutĂŽt que d’abandonner le projet, ils prennent une dĂ©cision assez radicale : remplir la face B en manipulant les morceaux de la face A. Ils passent certains titres en vitesse accĂ©lĂ©rĂ©e, d’autres au ralenti, certains sont passĂ©s Ă  l’envers ou transformĂ©s par le montage. À l’époque, ce genre d’idĂ©e est assez inĂ©dit dans le rock. Ce qui Ă©tait au dĂ©part une contrainte financiĂšre devient finalement une expĂ©rimentation sonore trĂšs audacieuse.

    Mais aprĂšs ce disque, la situation devient compliquĂ©e pour le groupe. Les ventes restent modestes et les tensions artistiques entre Dinger et Rother commencent Ă  apparaĂźtre.Ils tentent une tournĂ©e en incluant Moebius et rodelius de cluster mais ça ne fonctionne pas .  Les deux musiciens prennent alors des chemins un peu diffĂ©rents. Michael Rother se consacre Ă  son autre projet, Harmonia, qu’il forme avec Cluster, et commence aussi Ă  travailler sur sa carriĂšre solo. De son cĂŽtĂ©, Klaus Dinger dĂ©veloppe des idĂ©es plus directes, plus Ă©nergiques, qui annoncent dĂ©jĂ  l’esthĂ©tique qu’il explorera plus tard avec son groupe La DĂŒsseldorf.

    Pendant presque deux ans, Neu! reste donc en sommeil. Ce n’est qu’en 1975 que les deux musiciens se retrouvent pour enregistrer ce qui deviendra leur troisiùme album, Neu! '75.

    Et cette pĂ©riode de sĂ©paration se ressent clairement dans le disque. Plus que les prĂ©cĂ©dents, il donne l’impression de rassembler deux visions musicales diffĂ©rentes. 

    La premiĂšre moitiĂ© de l’album correspond plutĂŽt Ă  l’univers de Michael Rother : une musique atmosphĂ©rique, planante, presque contemplative, oĂč les guitares se dĂ©ploient lentement sur des rythmes souples. C’est une musique trĂšs ouverte, presque cinĂ©matographique, qui influencera beaucoup de musiques ambient et post-rock des dĂ©cennies suivantes.

    La seconde moitiĂ© de l’album est beaucoup plus brutale et directe. LĂ , on entend surtout l’influence de Klaus Dinger. Les morceaux deviennent plus nerveux, plus Ă©lectriques, presque agressifs. Le titre “Hero”, par exemple, est souvent considĂ©rĂ© comme une sorte de prĂ©figuration du punk, deux ans avant l’explosion du mouvement en Angleterre.

    Cette opposition entre les deux faces du disque donne Ă  Neu! ’75 un caractĂšre trĂšs particulier : c’est Ă  la fois un album contemplatif et un album presque proto-punk. Deux visions diffĂ©rentes de ce que peut ĂȘtre le rock expĂ©rimental des annĂ©es 70.

    MĂȘme si Neu! n’a jamais connu un grand succĂšs commercial, leur influence est immense. Leur maniĂšre d’utiliser la rĂ©pĂ©tition et la pulsation a marquĂ© des artistes trĂšs diffĂ©rents : David Bowie et Brian Eno pendant la pĂ©riode berlinoise, mais aussi plus tard des groupes comme Stereolab, Sonic Youth ou toute une partie de la scĂšne indie et Ă©lectronique.

    Aujourd’hui, Neu! ’75 reste l’un des disques essentiels pour comprendre comment, au milieu des annĂ©es 70, certains musiciens europĂ©ens ont commencĂ© Ă  imaginer une autre façon de faire du rock : moins centrĂ©e sur la virtuositĂ©, plus basĂ©e sur le rythme, la texture et l’hypnose sonore.

    Nous allons dĂ©marrĂ© cette semaine , non pas avec ISI , qui ouvre l’album , mais par  le premier morceau de Neu ! que j’ai entendu : seeland . C’était chez un chez un disquaire Londonien , le fameux Selectadisc, remplacĂ© depuis par Sister Ray  , dans Berwick street Ă  Londres, et immortalisĂ© sur la pochette du deuxiĂšme album d’Oasis , what’s the story morning glory .  

    C’était lors d’une de  ces journĂ©es marathon Ă  Londres .  Lever 5 heures pour rejoindre le port de calais , prise d’un billet piĂ©ton Ă  l’arrache pour 5 francs .traversĂ©e maritime oĂč l’on ne pouvait s’empĂ©cher de faire une rĂ©fĂ©rence Ă  la croisiĂšre s’amuse . 

    ArrivĂ©e Ă  la gare de Douvres pour prendre un fameux English breakfast en attendant le train qui nous amenait Ă  Londres . Une fois sur place, achat de la one Day travel card , puis le circuit commençait , principalement autour de Berwick  et Oxford street, mĂȘme si on aimait bien dĂ©marrer Ă  Marble arch , car ça me rappelait une chanson de Blueboy , que j’adorais . Selectadisc n’était pas forcĂ©ment le disquaire oĂč l’on passait le plus de temps , on cherchait plus les disques de secondes mains , type Mister  CD , bien plus intĂ©ressants financiĂšrement , le marchĂ© de la seconde main Ă©tant nettement plus important en Angleterre qu’en France . Chez Selectadisc , c’était plus pour combler la liste de disques neufs que l’on avait remplie en feuilletant Magic, les Inrocks , l’indic 
 ou le NME achetĂ© Ă  Douvres . On regardait assez peu les disques autres  , freinĂ© par notre budget dĂ©jĂ  bien trop consĂ©quent au regard de notre salaire . Mais comme ces disquaires Ă©taient nettement mieux rangĂ©s que les capharnaĂŒm de master cd , on y restait quand. MĂȘme un peu histoire de  se reposer mentalement 
 Je me souviens notamment avoir dĂ©couvert lĂ  -bas l’album de radar Bros sur lequel on reviendra un de  ces jours  dans roule galette . Mais revenons , Ă  ce NEU !  75 . Je regarde les bacs, quand ma tĂȘte se laisse emportĂ©e par ce SEELAND , douceur hypnotique  suffisamment marquante  pour que je calme un peu ma frĂ©nĂ©sie de recherches dans les bacs Ă  cd ( oui  , nous Ă©tions vers 1996 ou 97  et le vinyle n’était pas redevenu la nouvelle poule aux oeufs d’or de l’industrie musicale) . Je garde ça en tĂȘte ,en me disant que je demanderais bien ce qui passe en ce moment au vendeur , mais partagĂ© entre timiditĂ© et faiblesse linguistique,  je prĂ©fĂšre attendre un peu . 

    Toujours en direct de  Selectadisc, je trippe comme un malade sur le nouveau tire que je dĂ©couvre , Leb Whol .  titre  Est ce parce que  je suis  heureux de retrouver un peu de repos en pensant Ă  tout le reste des disquaires qu’il nous reste Ă  faire ? Aurons nous assez de temps pour aller Ă  Camden ? Il ne faut pas oublier de passer chez Reckless ,
  Ah , et j’aimerais bien voir le fameux cheapo cheapo records Ă©voquĂ© dans the gift #2 sur the last supper des bollock Brothers 
 je sais que c’est dans soho , mais je ne sais pas oĂč exactement 


    Ces notes de pianos sur fond de mĂ©tronome rĂ©verbĂ©rĂ©  me font complĂštement oubliĂ© oĂč je suis . Pour un peu , j’irai m’asseoir sur le trottoir d’à cĂŽtĂ© comme Souchon , Ă  contempler la folie autour de moi . La mer arrive et m’emporte, je ne suis plus lĂ  . Leb Wohl , Neu! , c’est extrait du disque de la semaine dans roule galette . 

    Une guitare  vient  me rĂ©veiller de ma douce torpeur . C’est signe qu’il faut repartir , je finalise mes achats , un dernier tour du cĂŽtĂ© des Virgin prunes ou de Bauhaus , quelquefois que je trouverais une bizarrerie que je n’ai pas . Ce nouveau  morceau me fait  aussi carrĂ©ment trippĂ© 
 ça me fait penser Ă  Stereolab ou aux faith’healers 
 Je vais aller chercher aussi par lĂ  avant de passer en caisse . Mon anglais ne s’étant toujours pas amĂ©liorĂ© depuis 1/4 d’heure, je vais devoir affronter le vendeur pour lui demander ce qui est en train de passer 
 je lui donne mes pochettes vides pour qu’il aille chercher les rĂ©fĂ©rences tout en buvant son mug de thĂ© ( il Ă©tait quasi impossible de voir un disquaire sans un mug de thĂ© ! ) et je me lance 
 euh 
 could you show me the sleeve of what we are listening to ? , ce Ă  quoi il se marre en me disant : you won’t see a lot  ! Effectivement, une pochette noire avec ces 3 lettres NEU et ce point d’exclamation , en blanc , comme un tag . Ah mais c’est ça NEU ! Je l’avais tellement de fois lu dans des interviews sans savoir ce dont il s’agissait  ! J’apprends par la mĂȘme occasion que ça se prononce NoĂŻ et pas neu comme NEUNEU  , bien que c’est vraiment l’impression que j’ai de moi en dĂ©couvrant ce groupe aussi fondamental  dans ces circonstances 
 Il me demande You take it ? Et de lui de rĂ©pondre oh Yes, of course ! . Hero , c’est le titre qu’on Ă©coute aujourd’hui . 

    On poursuit l’écoute du disque de la semaine NEU!75 avec ISI . Changement de lieu , changement de temp et d’espace , nous somme  de retour Ă  Calais , le moment favori oĂč l’on peut enfin commencer Ă  Ă©couter tout ce qu’on a glanĂ© dans cette journĂ©e marathon . Il est pas loin de minuit, on rĂ©cupĂšre la voiture sur le parking du port et je fouille dans mes sacs  pour chercher ce disque de NEU ! qui me fait bien plus envie que tout les autres disques que j’ai achetĂ©s ce jour lĂ  . 

    C’est ainsi que j’expĂ©rimente sur l’A26 le fameux trip autoroutier en Ă©coutant du krautrock . 

    A moins d’aller en Allemagne, l’A26 est incontestablement , la meilleure autoroute du secteur pour Ă©couter NEU ! 

    Oubliez l’A1 qui bouchonne toutes les 2 kilomĂštres  . Il n’ya pas mieux que l’A26 vers minuit - 1 heure du matin pour dĂ©couvrir ISI de NEU ! . Les synthĂšs et piano sont apaisants et vous donneraient presque envie de saluer les deux voitures que vous doublez . La batterie mĂ©tronomique joue le rĂŽle de rĂ©gulateur de vitesse absent de la voiture , c’est rĂ©gulier et on avale les kilomĂštres dans une sorte de bĂ©atitude insouciante . On en oublierait presque la fatigue et le trou dans le budget que cette journĂ©e vient de crĂ©er 
  NEU! ISI , c’est extrait du disque de la semaine dans roule galette . 

    Pour finir cette semaine , arrive le choix crucial de choisir entre E-Musik et After eight  les deux morceaux restants sur l’album de NEU! 75.  On choisira after eight , car c’est lors de ce trip anglais que j’ai dĂ©couvert NEU ! After eight , ça fait tellement plus anglais, on se retrouverait presque dans une  tea room , mais en fait , pas du tout ,  
 Il est pas loin de deux heures du matin , nous sommes rentrĂ©s Ă  bon port, le temps de s’affaler sur le clic clac  pour regarder tous ces disques achetĂ©s  en dĂ©gustant un Dillon Ananas sur glace  , on retourne sur ce disque de NEU ! Qui finalement reste le seul dont je me souvienne parmi tous . Comme une impression que ce disque m’accompagnera , longtemps , avec toujours la mĂȘme incrĂ©dulitĂ© devant l’énergie , l’inventivitĂ© , la paix et la fureur qui ressortent de cette Ă©coute . 

    On dĂ©couvrira les autres disques de Neu! au hasard des brocantes oĂč je trouverais coup sur coup le premier NEU ! Et l’incendie de Brigitte Fontaine et Areski chez Byg  , mais ça , c’est une autre histoire qu’on Ă©coutera peut ĂȘtre une fois prochaine dans roule galette . 

  • Cette semaine dans Roule Galette, Je vous propose un album un peu plus rĂ©cent que d’habitude puisque sorti en 2022 .  Oui , nous ne sommes pas que des passĂ©istes , adeptes du c’était  mieux avant , il nous arrive encore d’acheter ou d’écouter des disques rĂ©cents , mĂȘme si , nous devons bien l’avouer, l’actualitĂ© a une sĂ©rieuse tendance Ă   un formatage qui nous laisse globalement indiffĂ©rent .Appelez cela le syndrome du vieux con si  vous le souhaitez, peu importe . 

    Nous voici donc avec un disque sorti en 2022 chez textile records mais qui s’occupe d’une pĂ©riode qu’on chĂ©rit particuliĂšrement , celles des annĂ©es 90  avec les Peels sessions de Movietione . 

    Vous pensiez bien qu’il y aurait un piĂšge !!! 

    Au milieu des annĂ©es 1990, alors que la Grande-Bretagne est dominĂ©e par l’exubĂ©rance mĂ©diatique de la Britpop, une poignĂ©e de groupes de Bristol dĂ©veloppe Ă  l’écart une scĂšne musicale radicalement diffĂ©rente. DiscrĂšte, expĂ©rimentale et profondĂ©ment indĂ©pendante, elle repose moins sur un style commun que sur une sensibilitĂ© partagĂ©e, nourrie par des liens d’amitiĂ©, une gĂ©ographie commune et une approche intuitive de la crĂ©ation. Au centre de ce rĂ©seau se trouvent plusieurs formations Ă©troitement liĂ©es — Movietone, Flying Saucer Attack, Crescent ou encore The Third Eye Foundation — qui formeront l’un des noyaux les plus singuliers du DIY britannique des annĂ©es 1990.

    L’histoire commence Ă  Bristol, autour de Kate Wright, Rachel Coe et Matt Elliott, qui se rencontrent au Cotham Grammar School. TrĂšs vite, les rĂ©pĂ©titions improvisĂ©es dans un cabanon de jardin donnent naissance Ă  leurs premiers projets musicaux. Dans cet environnement oĂč personne ou presque ne lit la musique, les morceaux se construisent de maniĂšre intuitive, Ă  partir d’images, d’atmosphĂšres ou de sensations Ă©voquĂ©es par Wright pour orienter les arrangements. Les rĂ©fĂ©rences sont multiples — folk anglais, jazz, expĂ©rimentations sonores, poĂ©sie beat — mais la dĂ©marche reste instinctive et collective.

    FormĂ© au milieu de cette constellation d’amis musiciens, Movietone dĂ©veloppe un langage musical trĂšs personnel : une musique lente et atmosphĂ©rique oĂč les guitares fragiles, les cordes, la clarinette ou les textures improvisĂ©es se mĂȘlent Ă  la voix dĂ©licate et Ă©nigmatique de Kate Wright. Les influences peuvent rappeler par moments la lenteur mĂ©lancolique de Galaxie 500, la retenue du troisiĂšme album de The Velvet Underground ou certaines formes de folk minimaliste, mais le groupe reste difficile Ă  situer dans un courant prĂ©cis.

    Autour d’eux gravite toute une communautĂ© crĂ©ative. David Pearce fonde Flying Saucer Attack, projet mĂȘlant folk pastoral et guitares saturĂ©es enregistrĂ©es sur quatre pistes, tandis que Crescent, menĂ© notamment par Matt Jones, dĂ©veloppe un rock expĂ©rimental austĂšre  qu’on espĂšre vous faire dĂ©couvrir Ă  l’occasion d’un autre Ă©pisode de roule galette . De son cĂŽtĂ©, Matt Elliott s’oriente vers des paysages sonores plus sombres avec The Third Eye Foundation, influencĂ©s par le dub, le trip-hop et la drum & bass qui imprĂšgnent la ville de Bristol.

    Dans ce contexte foisonnant, Movietone enregistre plusieurs sessions pour l’émission radio de John Peel sur BBC Radio 1 entre 1994 et 1997. Ces enregistrements capturent le groupe Ă  un moment charniĂšre de son Ă©volution : une formation encore proche de ses origines DIY, mais dĂ©jĂ  engagĂ©e dans un processus d’expĂ©rimentation sonore qui caractĂ©risera ses albums suivants.

    Plus largement, l’histoire de Movietone et de leurs contemporains illustre une autre facette de la musique britannique des annĂ©es 1990 : un rĂ©seau souterrain d’artistes travaillant en marge des tendances dominantes, privilĂ©giant l’intuition, les collaborations et des mĂ©thodes d’enregistrement souvent rudimentaires. Cette approche — parfois jusqu’à enregistrer en extĂ©rieur pour capter les sons de l’environnement — a contribuĂ© Ă  produire une Ɠuvre qui, loin des modes de son Ă©poque, semble aujourd’hui totalement intemporelle.

    Cette semaine, nous Ă©coutons les Peel Sessions de Movietone, rĂ©vĂ©lant l’évolution du groupe entre 1994 et 1997. Lundi, « Mono Valley » montre dĂ©jĂ  leur esthĂ©tique : voix de Kate Wright intĂ©grĂ©e, rythmique discrĂšte et superposition instrumentale, avec un geste sonore saisissant, le verre brisĂ©. Mardi, « Stone », plus noise et abrasif, renvoie aux racines lo-fi du groupe, Ă  l’époque de Lynda’s Strange Vacation.

    Mercredi, « Chocolate Grinder », futur « Night of the Acacias », illustre le style mature de Movietone : tempos hypnotiques, structures ouvertes et influence dub. Jeudi, « The Voice Came Out of the Box and Dropped into the Ocean», futur « Useless Landscape », met en avant leur approche minimale et impressionniste, oĂč instruments et voix circulent librement.

    Enfin, vendredi, « Hydra», enregistrĂ© en 1997 et repris sur The Blossom Filled Streets (2000), montre l’esthĂ©tique aboutie : instrumentation aĂ©rĂ©e, instruments acoustiques et piano, atmosphĂšre contemplative, proche de sa version dĂ©finitive.

  • Cette semaine, une fois n’est pas coutume , nous ne cĂ©lĂ©brons pas un album , mais une compilation . Et qui plus est , une compilation  posthume  : Now, that’s what i call quite good des housemartins . 

    Les Housemartins s’ils restent relativement peu connus en France est un groupe britannique qui a marquĂ© la seconde moitiĂ© des annĂ©es 80 avec un son unique mĂȘlant pop mĂ©lodique, soul et gospel, tout en inscrivant leur musique dans un contexte social trĂšs prĂ©cis.

     FormĂ© Ă  Hull en 1983, le groupe est composĂ© de Paul Heaton (chant), Stan Cullimore (guitare), Norman Cook (basse, futur Fatboy Slim) et Hugh Whitaker (batterie).

    Leur musique reflĂšte  le contexte des annĂ©es 80 en Angleterre : une sociĂ©tĂ© sous Thatcher, marquĂ©e par des inĂ©galitĂ©s et des tensions sociales , notamment la grĂšve des mineurs de 1984  . Musicalement , ils sont des contemporains  des Smiths, avec qui ils sont souvent comparĂ©s. Mais lĂ  oĂč les  Smiths explorent une mĂ©lancolie urbaine et froide, les Housemartins apportent une chaleur et un souffle humain grĂące Ă  leur inspiration gospel et soul, crĂ©ant un contraste Ă©tonnant avec leurs paroles parfois sociales ou ironiques.

    Leur album et singles regorgent de petites merveilles : Think for a Minute, par exemple, n’est pas un morceau Ă©nergique mais une rĂ©flexion mĂ©lancolique sur l’apathie et la dĂ©connexion des gens autour de soi, un appel Ă  s’arrĂȘter, observer et rĂ©flĂ©chir qui ne peut faire qu’écho Ă  Saravadio . Les chansons combinent humour, conscience sociale et tendresse, ce qui peut expliquer leur originalitĂ© et leur influence durable.

    Les Housemartins se font surtout connaßtre grùce à leur troisiÚme single Happy Hour (1986), qui leur donne une visibilité importante dans le circuit pop britannique.

    Mais c’est avec Caravan of Love (1986), une reprise a cappella des Isley-Jasper-Isley, qu’ils atteignent la consĂ©cration : leur unique  numĂ©ro un au Royaume-Uni. Ce morceau est entiĂšrement chantĂ©, avec des claquements de doigts pour le rythme et une influence gospel trĂšs marquĂ©e. 

    Aucun instrument ne joue ici : c’est la voix qui porte tout le morceau, et l’effet est saisissant, presque intemporel. Caravan of Love est devenu un symbole de fraternitĂ© et de solidaritĂ©, un hymne simple et direct qui tranche avec le reste de la pop de l’époque.

    Le groupe se distingue aussi par son engagement politique et social , Ă  l’instar de ses contemporains tels Billy Bragg , Bill Pritchard ou encore les Redskins . Paul Heaton et ses partenaires abordent dans leurs chansons des thĂšmes comme l’injustice sociale, la pauvretĂ© et la solidaritĂ©, tout en gardant un ton accessible et mĂ©lodique. Leur discographie est courte mais intense (2 albums et une dizaine de singles)  et mĂȘme aprĂšs leur sĂ©paration en 1988, Paul Heaton continuera Ă  marquer la scĂšne britannique avec les Beautiful South et ses projets solo. Norman Cook quant Ă  lui deviendra cĂ©lĂšbre grĂące Ă  Beats international puis sous le pseudo de Fatboy Slim. 

    Les morceaux que nous allons Ă©couter cette semaine reflĂštent bien cette double identitĂ© : mĂ©lodique, rĂ©flĂ©chie, parfois humoristique, et toujours empreinte de cette Ăąme gospel/soul qui fait la signature du groupe. 

    Cette semaine dans Roule Galette, on Ă©coute cinq morceaux des Housemartins, groupe anglais des annĂ©es 80 Ă  la croisĂ©e de la pop et de la soul. On commence avec Happy Hour, qui derriĂšre son rythme joyeux dĂ©nonce le harcĂšlement des femmes et le malaise social dans les pubs britanniques, reflet des observations de Paul Heaton. Flag Day, leur premier single, mĂȘle humour et critique sociale, en montrant la diffĂ©rence entre bonnes intentions et actions concrĂštes pour aider les autres. Avec Think for a Minute, le groupe observe le dĂ©clin de la convivialitĂ© et de la solidaritĂ©, invitant Ă  s’arrĂȘter pour rĂ©flĂ©chir aux transformations de nos relations quotidiennes. He Ain’t Heavy, He’s My Brother, reprise emblĂ©matique, cĂ©lĂšbre la fraternitĂ© et l’entraide, rappelant que porter quelqu’un n’est jamais un vĂ©ritable fardeau. Enfin, Caravan of Love transforme la reprise des Isley-Jasper-Isley en gospel minimaliste a cappella, oĂč les voix seules transmettent un message d’unitĂ©, de solidaritĂ© et de critique sociale, Ă©voquant l’Angleterre des annĂ©es Thatcher. Ces cinq titres montrent la capacitĂ© des Housemartins Ă  combiner mĂ©lodie, Ă©motion et engagement dans des textes qui restent profondĂ©ment actuels.

  • Salut Ă  toutes, et tous .

    Cette semaine dans roule  Galette , je vous propose de dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir l'album voyage de Pierre Vassiliu. 

    J’ai longtemps hĂ©sitĂ© pour ce nouveau roule galette :  pas par rapport au disque en lui-mĂȘme , mais parce que je pensais mettre en avant  une des deux compilations parues chez Born bad Ă  la fin des annĂ©es 2010 pour Ă©voquer le moustachu et dont les Ă©lĂ©ments biographiques seront en partie utilisĂ©s pour Ă©voquer l’artiste . 

    C'est Ă©galement  par l'intermĂ©diaire d’une compilation que j'ai dĂ©couvert Pierre Vassiliu ,  une compilation en cassette parue chez universal dans la sĂ©rie Master sĂ©rie. 

    C’était au milieu des annĂ©es 80. L'artiste n'Ă©tait plus  trop connu mais quand j'ai dĂ©couvert cette cassette, je me suis rendu compte que beaucoup de titres m’étaient familiers et que si aucun n’avait  eu le succĂšs de qui c’est celui-lĂ  , il restait malgrĂ© tout beaucoup de titres connus : amour amitiĂ©, j’ai trouvĂ© un journal dans le hall de l’aĂ©roport, l’incroyable film , je lui tĂ©lĂ©phone 
 On ne  peut pas vraiment parler d’un one hit wonder . Vassiliu a toujours Ă©tĂ© lĂ  , sans l’ĂȘtre, en dilettante, faisant quelques rĂ©apparitions Ă  l’occasion de sorties de 45 tours , tentant de relancer une carriĂšre par essence chaotique . 

    Dans la biographie qui accompagne la sortie chez Born Bad , on parle de malentendu. En ce qui concerne pierre Vassiliu, c'est effectivement bien vu . Sa carriĂšre , a marchĂ© , un peu Ă  la maniĂšre d’un Jean claude Dusse . 

    Pierre Vassiliu est gĂ©nĂ©ralement connu par beaucoup pour  ce tube de 1973 , la reprise de Chico Buarque .

    C’est bien Ă©videmment rĂ©ducteur , d’autant plus quand on sait que cette chanson , Ă  la base , Ă©tait destinĂ©e Ă  ĂȘtre la face B du 45 tours , Film , incroyable dĂ©ambulation en talk over dans le bois de Boulogne , qui lui vaudrait en 2026 une manif de wokiste, ou pire le soutien des fans de Pascal Praud arborant un T shirt « on ne peut plus rien dire » .

    Vassiliu a dĂ©marrĂ© sa carriĂšre aux dĂ©buts des annĂ©es 60 , Ă  contre courant de la vague YĂ©yĂ© , dans un registre chanteur comique , amoureux des rimes grivoises , amoureux de Brassens et Boby Lapointe . 

    Au dĂ©but 70 , il signe chez Barclay son premier album , dans un registre plus personnel , Amour amitiĂ©  , principalement Ă  la guitare acoustique , qui l’éloigne de son image de chanteur comique . Un second suit en 72 , Attends , plus variĂ© , avec un titre brĂ©silien qui prĂ©figure la reprise de Chico Buarque . Musicalement , on peut voir des points communs avec William Sheller ou Veronique Sanson , dans les arrangements . L’album ne marche pas plus que le prĂ©cĂ©dent .Barclay  le contraint alors   Ă  sortir des singles .

    Puis en  73 ,arrive le tube , qui c’est celui lĂ  , vendu Ă  plus de 300 000 exemplaires qui le replace Ă  nouveau dans ce registre de chanteur comique   . La maison de disque sort un peu en catastrophe, un album Je suis un pinguouin  , en fait , plutĂŽt une compilation  constituĂ©e de 45 tours de l’époque .  Ce succĂšs imprĂ©vu , permettra Ă  Vassiliu de continuer Ă  vivre sereinement , comme il avait commencĂ© dĂ©jĂ  Ă  le faire, dans sa maison , dans le lubĂ©ron , oĂč amis , femmes , gens de passages , musique , alcool  et drogues  ,   forment un quotidien , assez symptomatique des annĂ©es 70 . 

    L’album voyage parait en 1975  , aprĂšs une pĂ©riode gueule de bois qui fait suite au succĂšs imprĂ©vu  , avec une pochette de Jean Michel Folon . A l ‘intĂ©rieur , on aperçoit Vassiliu , en tenue d’Adam , scrutant l’horizon dĂ©sertique .  Si les textes peuvent questionner au regard de notre vision de la sociĂ©tĂ© et des rapports hommes femmes ,  en 2026  , ils doivent forcĂ©ment ĂȘtre recontextualiser  dans cette pĂ©riode . Par ailleurs d’autres textes de Vassiliu pourraient totalement servir de contre exemples Ă  ses Ă©ventuels dĂ©tracteurs (comme pourquoi , le vent souffle oĂč il veut et quand il veut , alentours de lune )   

    L’album est enregistrĂ© en avril 75 , au studio B  chez Barclay , en compagnie d’Olivier  Bloch lainĂ© ( dĂ©jĂ  repĂ©rĂ© chez Brigitte Fontaine ) Patrick Beauvarlet , choriste d’Yves Simon , ici Ă  la batterie et par ailleurs auteur d’un disque trĂšs rĂ©ussi en 1976 intitulĂ© Quelle Belle soirĂ©e ( on ne sait pas s’il s’agit d’un hommage Ă  Michou !! ) , Claude Engel et son frĂšre Marcel , Claude a notamment rĂ©alisĂ© plusieurs albums avec Gotainer , a jouĂ© dans Magma et avec Bernard Lubat , amis aussi dans Rosebud avec Jean Schulteis et Georges Rodi  .Ce meme George rodi qu’on retrouvera plus tard dans Arpadys assure les claviers . 

    Musicalement , c’est assez variĂ© , allant du funk de Herbie Hancock aux rythmes latins en passant par le magnifique le vent souffle ou il veut et quand il veut au piano ., mais laissons vous dĂ©couvrir ceci , car comme on l'entend  dans la bande originale du film UNE FILLE ET DES FUSILS :

    « De toute façon la musique , c’est fait pour ĂȘtre Ă©coutĂ©, c’est pas fait pour en parler ...dont acte . On en Ă©coute donc 5 titres . 

    On dĂ©marre la semaine avec le titre d’entrĂ©e , Pierre Bats ta femme . En guise d’ouverture d’album , un jingle annonce, un voyage  imprĂ©vu avec Pierre Vassiliu . 

    On peut entrendre le chanteur avec sa troupe dans un train aprĂšs une nuit qu’on imagine visiblement Ă©thylique et enfumĂ©e . Arrive sur cela un des morceaux les plus ouvertement funk de sa discographie , avec un clin d’oeil trĂšs appuyĂ© Ă  Herbie Hancock . Le Groove est imparable , Pierre Vassiliu raconte comment  , en rentrant ( tard forcĂ©ment) chez lui il dĂ©couvre la maison vide , sa femme l’ayant quittĂ© pour suivre l’huissier , et les choeurs  de rĂ©pondre, Pierre Bats ta femme , dĂ©tonnant avec le thĂšme du mari abandonnĂ©. Avant tout procĂšs qui pourrait ĂȘtre fait Ă  la radio pour diffusion de ce titre, nous tenons Ă  recontextualiser ce titre pour en saisir le 25Ăšme degrĂ© . Il va sans dire que nous ne prĂŽnons Ă  aucun moment la violence conjugale , d’ailleurs, tous les titres de l’album de Pierre Vassiliu sont crĂ©ditĂ©s au nom de son Ă©pouse de l’époque , Marie . 

    On poursuit le voyage de Pierre Vassiliu avec ce Monsieur j vous sers quoi , samba halte dans un buffet de la gare oĂč  Vassiliu  joue un serveur nazillard , dĂ©passĂ© par la folie ambiante  de cette tablĂ©e joyeusement bordĂ©lique . 

    Puis,   dĂ©shabille toi  . « DĂ©shabille-toi » est un exemple du ton dĂ©calĂ© et humoristique de Vassiliu dans les annĂ©es 70. La chanson raconte une rencontre amoureuse, avec des dialogues et situations volontairement exagĂ©rĂ©s . A celles et ceux qui crieraient Ă  la phallocratie , rappelons que l’album , est entiĂšrement crĂ©ditĂ© Ă  sa compagne de l’époque,  Marie Vassiliu . VoilĂ  , qui vient un peu complexifier la comprĂ©hension du personnage . 

    Ensuite , seul . balade qui Ă©voque l’incommunicabilitĂ© dans le couple ,  comment faire face Ă   un homme qui s’enferme dans ses pensĂ©es et ses actes ,  devant sa compagne impuissante  ,elle ne le comprend plus , un texte qui laisse prĂ©sager de sa future rupture avec Marie . 

    Pour finir l’écoute de cette album , le magnifique Le vent souffle ou il veut et quand il veut , magnifique dĂ©claration d’amour . Dans un couple qui vacille , 

    Le titre reprend une image cĂ©lĂšbre de l’Évangile selon Jean (3:8) : « Le vent souffle oĂč il veut  », symbole de libertĂ© et d’incontrĂŽlable. Pierre Vassiliu l’utilise ici pour Ă©voquer le destin, les forces de la vie et l’imprĂ©visibilitĂ© des chemins que nous suivons.

    Dans la chanson, il s’adresse Ă  Marie, sa compagne Ă  l’époque, et parle de leur vie Ă  deux, de leurs enfants et des moments partagĂ©s. Les paroles capturent un instant d’intimitĂ© et de tendresse, tout en laissant transparaĂźtre la conscience que la relation ne durera pas.

    C’est une dĂ©claration d’amour poĂ©tique et lucide, mĂ©ditative et poignante, qui combine complicitĂ©, mĂ©lancolie et acceptation des forces qui dĂ©passent l’homme.

  • Voici quelques anecdotes et citations d'un groupe culte que j'adore The Velvet Underground & Nico" Parcourons l'album Ă  travers 5 titres qui m'ont marquĂ©.

    JérÎme Bailly

  • Je vais finalement finir par appeler cette chronique « j’avais tort Victor » (oui, j’ai beaucoup regardĂ© Les Feux de l’amour !) plutĂŽt que Roule Galette, tant la reconnaissance de mes erreurs passĂ©es sert d’intro Ă  beaucoup de mes prĂ©sentations.

    Roule Galette, cette semaine, est consacré aux Teenage Fanclub et à leur magnifique Bandwagonesque de 1991.

    Quand je dis « erreur passĂ©e », n’allez pas croire par-lĂ  que je dĂ©testais ce disque Ă  sa sortie, loin de lĂ  !!! C’est mĂȘme un disque que j’ai Ă©normĂ©ment Ă©coutĂ© Ă  l’époque, Ă  tel point que j’avais plusieurs T-shirts du groupe, et que l’un d’eux a mĂȘme fini sur les Ă©paules d’un de mes anciens Ă©lĂšves dans le cadre d’une sĂ©rie de romans-photos que nous avions créée ensemble Ă  l’époque ; ce qui a toujours tendance Ă  me faire sourire. J’espĂšre que ça a poussĂ© certains Ă  Ă©couter le groupe !

    Il faut dire qu’il n’était pas rare que, pendant la rĂ©crĂ©ation, je parle Ă  mes Ă©lĂšves en leur demandant ce qu’ils pensaient du dernier album de Labradford ou de Teenage Fanclub. Ça avait toujours quelque chose de drĂŽle de voir leur rĂ©action face Ă  un adulte supposĂ© ĂȘtre un rĂ©fĂ©rent et qui agissait comme une espĂšce d’adolescent attardĂ©. Je les ai quand mĂȘme bien bassinĂ© avec mon space rock, Mogwai, les Cranes ou autre Placebo.

    Peut-ĂȘtre Ă©tait-elle lĂ , cette erreur passĂ©e
 Avec le recul, je ne le pense pas. DussĂ©-je ĂȘtre mis au pilori de « bien-pensants zemmourristes » qui crieraient au scandale de grand remplacement variĂ©toche par une musique dĂ©cadente, mĂȘme pas française. Si c’est ça, c’est dĂ©cidĂ©ment pas une erreur !!!

    Non, si j’évoquais l’erreur, c’est celle qui m’a tenu Ă©loignĂ© de la ressortie des Teenage Fanclub en vinyle lorsque je tenais mon magasin.

    Bien Ă©videmment, je n’avais pas ratĂ© les sorties des premiers albums, mais je regardais ça avec une certaine incomprĂ©hension : racheter un disque en vinyle alors que je l’avais dĂ©jĂ  en CD
 J’ai laissĂ© cela aux quelques clients intĂ©ressĂ©s et ai rĂ©cupĂ©rĂ© une partie de ces disques au moment de la fin du magasin et, bien Ă©videmment, Bandwagonesque ne figurait pas dans les reliquats. Je persiste toujours Ă  croire que c’est le cas, mais, quand mĂȘme, je ne boude pas mon plaisir lorsque je mets un disque sur la platine le dimanche matin
 Et lĂ , tout rĂ©cemment, je me disais que Bandwagonesque, j’aimerais bien l’écouter en vinyle, tout en continuant Ă  bosser sur d’autres trucs. Et j’ai justement trouvĂ© une copie neuve encore moins chĂšre que ce que je payais Ă  Sony Ă  l’époque pour le magasin.

    Le rĂ©sultat ??? Reçu ce matin, Ă©coutĂ© 4 fois, 2 raquettes de badminton pĂ©tĂ©es en air guitar, des courbatures de partout, mais une BANANE que je n’avais pas eue depuis bien longtemps !

    Quel disque ! Seul December me paraĂźt lĂ©gĂšrement en dessous du reste, mais chaque morceau est prĂ©texte Ă  une nouvelle frĂ©nĂ©sie d’air guitar prĂ©pubĂšre


    J’ai trouvĂ© un remĂšde contre mon arthrose et ma neurasthĂ©nie. Écouter Bandwagonesque et se rĂȘver Ă  croire qu’on a encore 23 ans !

    Certes, c’est de courte durĂ©e, mais, bon, Ă©tant donnĂ© le peu de sources de contentement en ce moment, je dois bien avouer que je PRENDS ! Et que je vous les prescris, par lĂ  mĂȘme, pour cette semaine de Roule Galette !

    Teenage Fanclub est un groupe Ă©cossais formĂ© Ă  Glasgow en 1989 par Norman Blake, Raymond McGinley et Gerard Love. DĂšs le dĂ©part, ils se sont fait remarquer pour leur son mĂ©lodique, mĂ©lange d’indie pop Ă  la C86, de pop lumineuse, parfois de noisy pop, avec des guitares claires et des harmonies vocales directement inspirĂ©es de Big Star et des Beach Boys.

    Leur troisiĂšme album, Bandwagonesque, est sorti en novembre 1991 sur Creation Records au Royaume-Uni, et sur Geffen aux États-Unis. Il a Ă©tĂ© enregistrĂ© Ă  Liverpool avec le producteur Don Fleming, et reprĂ©sente un tournant dans leur son : chaque titre combine mĂ©lodie, Ă©nergie et texture sonore, donnant un ensemble cohĂ©rent et captivant, Ă  la fois lĂ©ger et puissant.

    À sa sortie, l’album a Ă©tĂ© saluĂ© par la critique. La revue Spin l’a mĂȘme Ă©lu Album of the Year 1991, devant Nirvana et R.E.M., soulignant l’impact qu’il a eu sur la scĂšne indie et alternative.

    L’album a ouvert au groupe une audience internationale, notamment aux États-Unis, oĂč des singles comme Star Sign, What You Do to Me ou The Concept ont largement tournĂ© sur les radios alternatives. Aujourd’hui encore, Bandwagonesque est considĂ©rĂ© comme un classique de la pop alternative des annĂ©es 90, mĂȘlant Ă©nergie indie et harmonies soignĂ©es, et reste une rĂ©fĂ©rence pour de nombreux artistes Ă  venir.

    Cette semaine, dans Roule Galette, on a parcouru Bandwagonesque de Teenage Fanclub Ă  travers cinq titres.

    On a dĂ©marrĂ© avec Pet Rock, Ă©vidence immĂ©diate, riff frontal, Ă©nergie brute, le disque qui s’ouvre sans demander la permission.

    On a continuĂ© avec I Don’t Know, le seul titre signĂ© Raymond McGinley, plus long, plus Ă©tirĂ©, oĂč le doute et l’hĂ©sitation s’installent sans jamais casser l’élan mĂ©lodique.

    Puis Star Sign, sorti en single, morceau faussement léger, qui joue avec les signes, les superstitions et le quotidien, tout en laissant le temps faire son travail.

    Ensuite Alcoholiday, Ă©crit par Norman Blake, oĂč l’incertitude sentimentale, la confusion et le flou intĂ©rieur s’expriment dans une forme plus introspective, sans perdre la tension ni la mĂ©lodie.

    Et pour finir, Is This Music?, instrumental ironique et presque hĂ©roĂŻque, qui referme l’album sur une question simple, mais dĂ©finitive.

  • Cette semaine, dans Roule Galette, je vous propose un disque un peu plus moderne que mes recommandations habituelles :
    Christophe — Les Vestiges du chaos.

    Oui, je vous vois déjà vous marrer.
    Christophe ? Ce mec qui cartonnait alors que j’étais mĂȘme pas nĂ©.
    Tu parles d’une modernitĂ© incarnĂ©e !
    Et comme souvent, vous auriez tort, Victor.
    Pas parce que j’ai toujours raison — quoique — mais parce que vous n’avez sans doute jamais Ă©coutĂ© ce disque.

    Quand on est ado, on a tendance Ă  maudire son Ă©poque. Pas par simple dĂ©goĂ»t de sa gĂ©nĂ©ration comme tout bon ou toute bonne acnĂ©ique que l’on fĂ»t, ni par fascination d’un temps rĂ©volu
 non, c’est bien plus prosaĂŻque que ça.

    Avoir 13 ou 14 ans, au dĂ©but des annĂ©es 80, en province, c’est devoir se farcir des boums et leurs interminables sĂ©ries de slows, tous plus nazes les uns que les autres — joli plĂ©onasme.
    Et parmi eux, il y en avait un qui me mettait particuliùrement mal à l’aise : succùs fou de Christophe.
    Outre le fait que je le trouvais ringard, les paroles étaient à des années-lumiÚre de ma réalité, ce qui me le rendait encore plus antipathique.
    MoralitĂ© : rejet total de l’artiste pendant une bonne partie de ma vie.

    Je l’ai rangĂ© dans la case des ex-gloires des sixties, celles que je ne voulais ni connaĂźtre ni comprendre.
    Il faut dire que les come-back de la fin des années 70 et du début des années 80 sentaient souvent la naphtaline industrielle :
    les maisons de disques qui essoraient les artistes comme des wassingues — oui, je suis du Pas-de-Calais — pour les faire rentrer Ă  tout prix dans l’époque.
    Sheila en hard rock, Dalida en disco, Françoise Hardy funky, Ange qui lñche le prog pour le hard FM

    Le relooking années 80 a fait des dégùts.

    Alors mĂȘme quand Christophe a Ă©tĂ© rĂ©habilitĂ© plus tard, je n’ai pas voulu entendre.
    MĂȘme Bevilacqua, mĂȘme l’adoubement Inrocks, mĂȘme cette volontĂ© Ă©vidente de ne pas recycler son patrimoine comme tant d’autres. MĂȘme Bashung reprenant Christophe, mĂȘme Christophe reprenant Bashung, le vernis craquelait un peu
 Mais  rien n’arrivait Ă  faire vaciller Force Rose en un claquement de doigts ! Oui, dans BioMarc, j’étais Force Rose.

    Christophe est longtemps resté un chanteur pas pour moi.
    Je pouvais admettre aimer Les Paradis perdus.
    Pas plus.

    Et puis il y a eu sa mort, pendant le Covid.
    Et ce live sur Arte, à la Villa Medici à Rome — Villa Aperta.
    Des versions qu’on retrouve, presque à l’identique, sur l’indispensable album Intime.

    J’ai d’ailleurs longtemps hĂ©sitĂ© Ă  choisir Intime pour Roule Galette.
    Mais une réécoute récente de Les Vestiges du chaos a tout changé.
    Christophe est un artiste que je découvre à rebours, alors autant commencer par son dernier album.
    Et comme souvent dans ces cas-là, je comprends trop tard comment je suis passé à cÎté.

    En exergue de l’intĂ©grale parue en 2021, quelques mois aprĂšs sa disparition, on peut lire :
    « On sait qu’on peut ĂȘtre plus satisfait et ĂȘtre mieux,
    qu’il y a toujours mieux.
    Alors je cherche toujours. »

    C’est un extrait de Je cherche toujours, le morceau qui clît Bevilacqua, son disque de retour.
    Et rĂ©trospectivement, ça ressemble presque Ă  une Ă©pitaphe, une fois qu’on a enfin acceptĂ© de bousculer tous ses a priori.

    Les Vestiges du chaos, paru en 2016, est le dernier album studio original de Christophe.
    Il ne s’agit pas d’un retour sur ses succĂšs des annĂ©es 60 ou 70, ni d’une rĂ©interprĂ©tation de son travail prĂ©cĂ©dent.
    C’est un disque long Ă  venir, mĂ»ri pendant presque sept ans, construit par fragments, textures et atmosphĂšres, plutĂŽt que par un rĂ©cit linĂ©aire ou un tube attendu.

    L’album mĂȘle Ă©lectronique, rock, nappes synthĂ©tiques, guitares et cordes, avec la voix de Christophe qui peut ĂȘtre fragile, distante ou simplement instrumentale parmi d’autres sons.
    Chaque morceau possĂšde sa couleur propre : certains s’étirent, d’autres passent furtivement, aucun ne prĂ©tend ĂȘtre le centre de l’album.

    Christophe a collaborĂ© avec des figures anciennes et nouvelles : Jean‑Michel Jarre co-Ă©crit le morceau-titre, Alan Vega apparaĂźt sur Tangerine, et l’ombre de Lou Reed plane sur Lou. Il y a bien sĂ»r Christophe Van Huffel, ex-Tanger, Ă  la production, avec qui il avait commencĂ© Ă  travailler sur l’album Aimer ce que nous sommes.
    Mais pour autant, l’album n’est pas un disque d’hommages : ce sont des vestiges, des traces, des prĂ©sences suggĂ©rĂ©es dans le texte et le son.

    Les textes explorent l’amour, le dĂ©sir, la solitude, la mĂ©moire, les nuits blanches, toujours sous forme d’images ou de fragments, jamais de rĂ©cits explicites.
    Pris morceau par morceau, l’album peut sembler Ă©clatĂ© ; pris dans son ensemble, il dĂ©ploie un arc discret, un fil qui relie les fragments sans les hiĂ©rarchiser.

    En fin de compte, Les Vestiges du chaos est un disque de fin de parcours, respectueux de son temps, mais hors mode, qui avance malgré tout, sans bilan, sans nostalgie, sans conclusion définitive.

    Cette semaine, nous avons exploré Les Vestiges du chaos de Christophe, à travers cinq morceaux :

    DĂ©finitivement, qui ouvre l’album avec son univers trip hop sensualo-dark, synthĂ© basse et vocoder, dĂ©claration d’intention intime et expansive.

    Stella Botox, coécrite avec Laurie Darmon et produite par Botox, oscille entre séduction et distance, tension et délicatesse, énergie et subtilité.

    Tangerine, duo avec Alan Vega, contraste par sa couleur vocale et s’inscrit dans l’univers texturĂ© et moderne de l’album.

    Les Vestiges du Chaos, le morceau-titre coécrit avec Jean-Michel Jarre, fait converger chaos intérieur, souvenirs et traces du temps, dans une esthétique électro-dark hypnotique.

    E Justo, qui clĂŽt l’album sur une note introspective, avec la voix parlĂ©e d’Anna Mouglalis et un rĂ©cit intime d’initiation, offrant un Ă©pilogue poĂ©tique et personnel.

    On se retrouve trÚs vite pour un nouvel album à découvrir ou redécouvrir dans Roule Galette.

  • Comment continuer aprĂšs Spiderland sans s’y dissoudre ? Toute l’histoire de The For Carnation part de cette impasse. AprĂšs la fin de Slint en 1991, Brian McMahan s’éloigne durablement de la musique, marquĂ© par l’intensitĂ© du disque et par sa rĂ©ception tardive mais Ă©crasante. Il faudra des annĂ©es, des collaborations ponctuelles — notamment avec Will Oldham — et deux disques encore fragmentaires (Fight Songs en 1995, Marshmallows en 1996, rĂ©unis ensuite sur Promised Works) avant que le projet ne trouve une forme stable.

    Paru en 2000 sur Domino, The For Carnation est le premier et unique vĂ©ritable album studio long format du groupe. Six morceaux seulement, tous longs, tous bĂątis sur une extrĂȘme retenue. McMahan s’entoure enfin d’un groupe fixe et prend le temps : prĂšs de trois ans pour assembler ces compositions, largement façonnĂ©es par l’improvisation en studio. Rien ici ne cherche la dĂ©monstration. Une idĂ©e par morceau , explorĂ©e jusqu’à Ă©puisement.

    Comparer l’album Ă  Spiderland est inĂ©vitable, mais largement stĂ©rile. LĂ  oĂč Slint jouait sur la rupture et la violence contenue, The For Carnation travaille l’effacement. Les tempos sont mĂ©diums, les guitares minimales, la voix presque murmurĂ©e, traitĂ©e comme un instrument parmi d’autres. Le silence n’est plus une tension annonciatrice, mais une matiĂšre premiĂšre. On pense Ă  Talk Talk pĂ©riode Laughing Stock, Ă  Bark Psychosis, Ă  Labradford , ( c’est d’ailleurs lors du concert de Labradford Ă  Reims que j’ai entendu la premiĂšre fois cet album)  voire Ă  la rigueur mĂ©tronomique de Shellac, dĂ©barrassĂ©e de toute agressivitĂ©.

    EnregistrĂ© Ă  Los Angeles mais traversĂ© par un froid presque abstrait, l’album appartient pleinement Ă  cette fin des annĂ©es 90 oĂč le post-rock ralentit le binaire jusqu’à l’asphyxie. Un disque sans singles, sans relief immĂ©diat, qui se refuse Ă  toute sĂ©duction. Il demande du temps, de la patience, une Ă©coute nocturne et solitaire.

    Plus qu’un retour, The For Carnation ressemble Ă  une acceptation : celle d’un hĂ©ritage impossible Ă  dĂ©passer, mais aussi d’une autre maniĂšre d’exister musicalement. Un disque de retrait, de doute et de maturitĂ©, dont la discrĂ©tion mĂȘme explique sans doute la persistance.

    AprĂšs Spiderland, la voie la plus “logique” aurait Ă©tĂ© soit la rĂ©pĂ©tition, soit la surenchĂšre, soit la fuite dans autre chose. McMahan ne fait rien de tout cela. Il revient, lentement, presque Ă  reculons, et ce qu’il produit avec The For Carnation n’est pas un dĂ©passement, ni une rĂ©ponse, ni une rĂ©conciliation. C’est un constat.

    L’album ne cherche jamais Ă  sublimer la douleur. Il ne transforme pas la tristesse en beautĂ© rĂ©demptrice, ni la rĂ©signation en sagesse. Il s’installe dans un Ă©tat intermĂ©diaire, extrĂȘmement inconfortable : celui oĂč l’on continue Ă  vivre, Ă  penser, Ă  ressentir, sans croire que cela mĂšne quelque part.

    C’est lĂ  que la dĂ©pression devient presque ontologique. Pas spectaculaire, ni romantique. Une fatigue profonde, lucide, tenue. Et avoir la force de faire cela aprĂšs Spiderland demande paradoxalement une Ă©nergie considĂ©rable : accepter de ne plus ĂȘtre “central”, de ne plus ĂȘtre violent, de ne plus ĂȘtre dĂ©cisif.

    Puis s’effacer n’est pas un Ă©chec ici. C’est presque la derniĂšre cohĂ©rence possible. Continuer aurait signifiĂ© trahir cet Ă©tat, ou le recycler. Se taire, c’est prolonger le geste.

    C’est pour ça que le disque est si dur à encaisser :
    il ne promet rien, ne console pas, ne prépare aucune sortie.
    Il dit simplement : voilà ce qui reste quand on a tout compris mais rien résolu.

    Emp Man’s Blues
    Le disque s’ouvre sur une Ă©vidence sonore : la basse. RĂ©pĂ©titive, ancrĂ©e, elle structure tout le morceau et impose un poids presque physique. Autour d’elle, voix et arrangements avancent par retrait. Les cordes, tardives, n’apportent ni apaisement ni Ă©lĂ©vation, mais Ă©tirent l’espace, comme un dĂ©cor vidĂ© de toute narration. Un morceau d’acceptation sombre, oĂč la perte devient un Ă©tat durable.

    Snoother
    Snoother explore la distance consentie. Le lien existe encore, mais sous conditions, dans un Ă©quilibre fragile oĂč le silence devient une forme de soin. La musique Ă©pouse cette retenue avec douceur, et la voix fĂ©minine introduit une intimitĂ© supplĂ©mentaire sans rompre la tension. L’amour n’est pas effacĂ©, simplement maintenu Ă  distance pour ne pas ĂȘtre abĂźmĂ©.

    A Tribute To
    Ici, la dynamique change. La batterie installe une pulsation nette, rĂ©guliĂšre, presque hypnotique. Ce n’est ni lent ni contemplatif, mais une transe rythmique contenue. La dramaturgie naĂźt de la rĂ©pĂ©tition et de la retenue : rien n’explose, tout est sous pression. Le texte, fragmentaire, Ă©voque l’exil et la menace diffuse. Une marche intĂ©rieure, tendue, sans rĂ©solution.

    Tales from the Crypt
    Le morceau s’ouvre sur une promesse rassurante aussitĂŽt vidĂ©e de son pouvoir. Lorsque McMahan prend la parole, il ne s’agit plus de croyance, mais de fatigue et de besoin de proximitĂ©. Tenir, ĂȘtre tenu, retarder la chute. Le texte Ă©voque une compassion Ă©puisĂ©e pour ceux qui continuent malgrĂ© tout. Aucun salut, seulement des gestes minimaux pour rester debout.

    Moonbeams
    Moonbeams s’attarde sur les traces laissĂ©es par des violences anciennes. Enfances brisĂ©es, rĂŽles imposĂ©s, mĂ©moire inscrite dans le corps. Les gestes de survie persistent, mĂȘme quand les causes se sont effacĂ©es. La question centrale ne cherche pas de coupable : elle constate le dommage. Le morceau dĂ©crit un Ă©tat d’aprĂšs, sans rĂ©paration possible, seulement la tentative de comprendre oĂč l’on se tient dĂ©sormais.

    Dans leur ensemble, ces cinq piĂšces dessinent une Ɠuvre de tension contenue et de tristesse profonde, sans catharsis ni rĂ©solution, mais tenue par une force discrĂšte et constante.