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  • Le Secrétaire général adjoint aux opérations de Paix de l'ONU achève une visite de six jours au Mali. Jean-Pierre Lacroix, arrivé au Mali peu après la mort de trois casques bleus tués par des engins explosifs manipulés par des terroristes, a rencontré les autorités de la transition politique malienne et a effectué une visite de terrain dans plusieurs localités du nord du Mali... Faut-il rendre plus robuste le mandat des casques bleus au Mali et dans et le Sahel ? Faut-il engager le dialogue avec les terroristes ? Où en est l'application de l'accord de paix d’Alger ? Quid de la cohabitation des soldats de la paix en Centrafrique et d'autres forces notamment russes. Jean-Pierre Lacroix  répond aux questions de Serge Daniel.


  • Pas d'excuses de la France à l'Algérie, mais des actes symboliques forts, comme la création d'une commission « Mémoires et Vérité ». C'est de cette façon qu'Emmanuel Macron espère apaiser le conflit mémoriel sur la guerre d'Algérie et rapprocher les deux pays. Le président français s'inspire du rapport que lui a remis hier mercredi l'historien Benjamin Stora. Mais ces actes symboliques suffiront-ils ? Il y a quelques années, l'essayiste Akram Belkaïd a publié au Seuil « Un regard calme sur l'Algérie ». Aujourd'hui, il écrit dans Le Monde diplomatique et le Quotidien d'Oran. Il répond à Christophe Boisbouvier.

    RFI : « Il y aura des actes symboliques, mais ni repentance, ni excuses », prévient l’Élysée. Qu’est que vous en pensez ?

    Akram Belkaïd : Il n’y a pas de demande officielle d’excuses côté algérien. C’est un sujet qui ressemble à une espèce de serpent de mer. Mais si l’on se place du côté algérien, pour dire la vérité, cela n’a jamais été un leitmotiv politique. C’est brandi de temps à autre, parce qu’on a envie d’embêter Paris, parce qu’on a envie de créer de la tension, mais c’est une revendication qui est très rare. En revanche, ce qui est quelque chose d’assez récurrent, c’est le refus de la réécriture, d’une certaine manière, de l’histoire. C’est-à-dire, d’obliger les Algériens à, finalement, relativiser la portée de leur combat, d’obliger les Algériens à reconnaître des points positifs à la colonisation. Là, pour le coup, les choses se tendent et effectivement, en retour, on peut avoir des réactions un peu plus radicales. Côté algérien, il y a aussi cette idée qu’il ne faudrait pas que des excuses servent à renforcer et à légitimer un régime qui est énormément contesté en ce moment. C’est-à-dire que, dans le scénario parfait, cela pourrait arriver le jour où, en Algérie, on aura un état de droit, on aura une démocratie, on aura des gens au pouvoir qui n’utiliseront pas la question des excuses et de la relation avec la France pour renforcer leur pouvoir. C’est loin d’être le cas aujourd’hui.

    C’est-à-dire que, pour le mouvement Hirak, ce n’est pas le bon moment, aujourd’hui, pour présenter des excuses à Alger ?

    Cela va peut-être étonner beaucoup d’auditeurs, mais, à bien des égards, la question mémorielle franco-algérienne est plus un sujet franco-français, aujourd’hui, qu’un sujet algérien. L’Algérie est un pays dont la population est jeune, les deux tiers de la population n’ont pas connu la période coloniale. Lorsque monsieur Macron avait qualifié la colonisation de crime contre l’humanité, il était encore candidat à l’époque, on se souvient de la réaction de la classe politique française, à droite, mais aussi chez une partie de la gauche. Donc je vois cela plutôt comme un vrai sujet de politique intérieure française, alors qu’en Algérie, même si la question reste posée, il y a plus de distance.

    Tout de même, concrètement, Benjamin Stora propose la création d’une commission « Mémoires et vérité », qui pourrait impulser des initiatives communes entre la France et l’Algérie. On parle, par exemple, de la restitution de biens très symboliques, comme l’épée de l’émir Abd el-Kader ou le canon Bab Merzoug, qui est actuellement en Bretagne…

    Qui est à Brest, oui…

    Et on parle de la déclassification de toutes les archives d’avant 1970 et de la restitution d’un certain nombre de ces archives à l’Algérie. On parle aussi de la recherche de la sépulture de tous les disparus de la guerre d’Algérie… C’est du concret, est-ce que cela pourrait permettre d’avancer ?

    Bien sûr. C’est du concret, mais c’est autant de mesures qui auraient pu figurer dans quelque chose d’un peu plus ambitieux, à mon sens, qui aurait été ce fameux traité d’amitié, qui était prêt à être signé au début des années 2000, sous la présidence de Jacques Chirac, et qui a été abandonné, parce qu’on a eu la très fameuse polémique autour du projet de loi français sur le rôle positif de la colonisation.

    Il y a eu quand même, par Emmanuel Macron, la reconnaissance que la France avait tué le pro-FLN Maurice Audin, à Alger, en 1957…

    C’est très important, mais cela n’a pas empêché quelques remarques acerbes côté algérien sur « Et les autres ? ». Parce que Maurice Audin, aussi valeureux était-il, beaucoup de gens ont eu cette lecture en Algérie de dire « C’est du sort d’un Européen que monsieur Macron s’est préoccupé ».

    Il faut que la France reconnaisse sa responsabilité dans la mort d’Ali Boumendjel ?

    Absolument ! Pour le coup, ce serait quelque chose d’important. Et puis que l’on sache un peu ce qui s’est passé pour Larbi Ben M’hidi, par exemple, dont le militaire français Aussaresses avait revendiqué l’assassinat.

    L’un des chefs de la bataille d’Alger…

    La bataille d’Alger, en soi, est un dossier brûlant. L’usage de la torture, les disparus pendant cette bataille, etc. Là, pour le coup, oui, c’est quelque chose qui pourrait avoir un impact assez important, côté algérien. Vous parliez tout à l’heure des archives. Il est évident qu’il y a un fantasme absolu, en Algérie, à propos de ces archives. Certains sont persuadés que la France détient encore des secrets inavouables concernant des trahisons, sur des gens qui auraient servi les intérêts de la France en étant au FLN… Là aussi, il faut l’ouverture des archives et leur accès réciproque, parce que très peu de chercheurs algériens ont accès à leurs propres archives, en Algérie. A tel point que certains préfèrent qu’elles restent encore en France, de peur qu’elles ne soient altérées ou mises sous le boisseau.

    Et ce traité de réconciliation et d’amitié, est-ce qu’il pourrait être signé l’année prochaine, à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie ?

    C’est toute la question. Le problème étant, aujourd’hui, presque le vide politique de l’autre côté de la Méditerranée. On est tout de même dans une situation de crise politique importante, en Algérie, avec un président malade, avec une contestation qui n’attend que le retour à des conditions sanitaires normales pour reprendre la rue, pour manifester… Est-ce que les Français auront un interlocuteur qui aura toute la légitimité pour signer un tel accord mémoriel ? Je ne le sais pas. Je remarque, par exemple, qu’on espérait aussi avoir les propositions algériennes et pas seulement celles de monsieur Stora. Donc qu’est-ce qui se passe côté algérien, où est-ce que cela en est ?

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  • C'est aujourd'hui mercredi que Joe Biden prête serment. Une journée qui fera de lui officiellement le 46e président des États-Unis. Biden et sa vice-président Kamala Harris affichent leur volonté de rupture avec les années Trump. Cette rupture va-t-elle concerner également la politique africaine des États-Unis ? Que sait-on des orientations que veut suivre la nouvelle administration concernant l'Afrique ? Christopher Fomunyoh, directeur Afrique au National democratic institute répond aux questions de Laurent Correau.

    RFI : Joe Biden et Kamala Harris avaient constitué une équipe pour réfléchir à la politique africaine qu’ils pourraient mener s’ils étaient élus. Que sait-on des conclusions de ce groupe ?

    Christopher Fomunyoh : Je crois que le groupe avait recommandé un vrai engagement avec l’Afrique. D’abord, une considération pour le continent, pour l’Afrique et les Africains, ce qui serait vraiment un départ substantiel de l’approche qui avait été menée par [Donald] Trump pendant les quatre dernières années. Donc, il y aura beaucoup plus de consultations avec les Africains dans la prise de décisions concernant le continent. Ensuite, certains appuis qui manquaient aux Africains par le passé, par exemple un soutien à la démocratisation, un soutien à la société civile, seront remis sur la table. Et même les questions d’assistance technique dans le règlement des conflits pourront être prioritaires.

    Est-ce qu’on sait déjà si, sur certains dossiers bilatéraux, la nouvelle administration souhaitera mener une autre politique ?

    Cela est évident, parce que par exemple, nous avons vu comment l’administration Trump a malmené un pays africain comme le Nigeria. Tout récemment, Trump a imposé une interdiction de voyage sur le Nigeria, ce qui va vraiment dans le sens opposé de ce qu’on aurait dû souhaiter. Je crois que les pays comme le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Ghana, même le Sénégal et la Côte d’Ivoire, des pays qui attirent quand même des investisseurs américains seront mieux traités pendant l’administration Biden que pendant l’administration Trump.

    Est-ce qu’on peut s’attendre notamment à une remise en cause de la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental ?

    Là, c’est peut-être un dossier beaucoup plus complexe, mais je pense que ce n’est pas exclu que Biden remette cela en cause. Biden a déjà signalé que dans les jours à venir, l’une de ses premières actions serait de passer en revue tous les décrets, tous les ordres exécutifs qui avaient été pris par Trump, ces derniers mois, pour les corriger.

    Qui sont les responsables qui seront chargés de l’Afrique au sein de l’exécutif ? Quels sont les noms qui circulent déjà à Washington ?

    Nous attendons de connaître qui sera le nouveau sous-secrétaire pour les Affaires africaines au niveau du département d’État, parce que c’est un poste clé, étant donné que c’est cette personne qui va gérer au quotidien les relations entre les États-Unis et le continent. Mais nous savons déjà que Biden a nommé madame Dana L. Banks, qui est une diplomate de carrière, qui connaît le continent, comme directeur Afrique au niveau du Conseil national de sécurité. Ce qui voudrait dire que déjà, au niveau de la Maison Blanche, il y aura un africaniste, quelqu’un qui connaît le continent qui va appuyer le département d’État dans la mise en œuvre de la politique africaine.

    Ce qui n’était pas le cas jusqu’ici ?

    Ce qui n’était pas le cas pendant l’administration Trump au niveau du Conseil national de sécurité, l’Afrique était très mal représentée. Et avec des personnalités, comme l’ambassadrice Linda Thomas-Greenfield qui sera aux Nations unies, et l’ambassadrice Samantha Power qui sera le directeur de l’Agence internationale pour le développement qui est un instrument de taille dans les relations bilatérales entre les États-Unis et l’Afrique. Cette équipe pourra faire vraiment du progrès par rapport à ce que nous avons vécu ces quatre dernières années.

    Le Congrès américain sous Trump avait dénoncé à différentes reprises des violations des droits de l’homme dans certains pays du continent. Mais ce Congrès ne trouvait pas d’écho au sein de l’exécutif. Peut-on s’attendre à ce que cela change avec la nouvelle administration ?

    Oui, justement, parce que non seulement [Joe] Biden est un ancien sénateur. Donc, il a une affinité avec le Congrès, mais aussi parce que les démocrates passent à la majorité. Donc, la plupart des législateurs qui par le passé prenaient des positions assez tranchées, assez connues, sur le continent. Maintenant qu’ils vont passer à la majorité et qu’ils auront au niveau de la Maison Blanche un allié de taille, il n’est pas exclu que la voix du Congrès pèse davantage.

    Et d’un point de vue économique, a-t-on une idée du type de politique que la nouvelle équipe pourrait impulser vis-à-vis de l’Afrique ?

    Je crois d’abord que des mécanismes existants comme la voie qui favorise les libres échanges entre le continent et l’Afrique devrait être maintenue et renforcée. D’autres initiatives qui avaient été adoptées pendant la période de Barack Obama, comme Power Africa [vaste plan d'électrification de l'Afrique subsaharienne], devront être renforcées. Cela devrait favoriser davantage des échanges économiques pour renforcer et consolider le développement économique du continent.

     


  • Le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra a été réelu dès le 1er tour avec 53,16 % des voix. Après trois semaines de suspense, la Cour constitutionnelle a validé les résultats de l’élection du 27 décembre. Une élection contestée par l’opposition, car plus de la moitié des 1,8 millions d’électeurs n’ont pas pu voter en raison de l’insécurité. Les groupes armés qui contrôlent les 2/3 du territoire ont fortement perturbé le scrutin. Selon la Cour constitutionnelle, le taux de participation est de 35 %. Malgré ces difficultés, le chef de l’État s’est dit satisfait du scrutin.

    Faustin-Archange Touadéra : Le processus n’a pas été facile, il y a eu beaucoup de défis. Mais nous l’avons mené à bien ensemble, avec la communauté internationale et aussi le peuple centrafricain qui a montré sa capacité, sa résilience. Ce peuple centrafricain a aussi montré sa volonté de dire non à la violence, à la prise de pouvoir par les armes et il a défié tous ceux qui, par des intimidations, par la violence, voulaient l’empêcher d’aller exercer son devoir, celui de choisir librement ses dirigeants. Donc, nous sommes heureux. Nous voulons d’abord féliciter le peuple centrafricain pour son courage, sa détermination à rester travailler pour la démocratie et pour le développement de la Centrafrique.

    Face à la situation, les évêques, la classe politique et un bon nombre de Centrafricains appellent à un dialogue. Qu’en dites-vous ?

    Mais vous savez que je suis un homme de dialogue. Depuis que j’ai pris mes fonctions, depuis 2016, c’est ce que j’ai fait. J’ai discuté avec les groupes armés pour que nous puissions avoir un accord de paix. Mais il faudrait un dialogue dans un cadre. Aujourd’hui, le processus terminé, c’est normal que nous puissions dialoguer pour dire comment reconstruire notre pays. Aujourd’hui, je viens de prononcer un discours dans lequel je tends la main à tous nos compatriotes pour la réconciliation, pour que nous puissions ensemble travailler pour notre pays. Aujourd’hui, personne ne doit être laissé-pour-compte. Pour ceux qui veulent travailler pour la paix, pour le développement de la République centrafricaine, je suis ouvert pour discuter et travailler pour cela. Je ne suis pas un homme fermé, mais pas pour ceux qui veulent entraîner le pays dans la violence, dans la violence aveugle. Non, cela, c’est la justice qui va s’en occuper.

    Concernant le taux de participation, 34%, qu’en dites-vous ?

    Mais vous parlez de taux de participation. Vous avez vu avec quelle volonté le peuple centrafricain s’est manifesté pour aller aux urnes, même sous les balles ils sont allés voter. Mais s’il n’y avait pas les ennemis de la paix, les ennemis de la démocratie, le peuple centrafricain devrait exercer son devoir. Alors, fallait-il donner raison à ceux qui ont empêché les Centrafricains d’exercer leur devoir civique, qui ont empêché les Centrafricains de choisir leurs dirigeants ?. Est-ce qu’il faut leur donner raison ? Je pense que non.

    Mardi 19 janvier au soir, Faustin-Archange Touadéra a également accordé une interview à RFI et France 24.

    France 24 : Au terme de ce scrutin qui a été pour le moins chaotique, quelles sont les leçons que vous retenez de ces élections ?

    Faustin-Archange Touadéra : Chaotique, c’est trop dire. Nous avons eu des défis, des défis qui sont normaux dans le contexte d’un pays fragile et aussi avec des conditions de circulation assez difficiles. Donc, il y a eu des défis que, avec la communauté internationale, avec les institutions de la République, nous avons pu surmonter pour l’organisation de ce processus électoral. En tout cas, je suis très heureux et je voudrais remercier le peuple centrafricain qui m’a renouvelé encore sa confiance. Et je suis prêt, avec eux, pour relever les défis et reconstruire notre pays.

    RFI : Que répondez-vous à ceux qui disent que 35 % de participation ne vous donne pas une légitimité suffisante ?

    Mais si mes souvenirs sont bons, il y a bien sous d’autres cieux beaucoup d’élections où il y a eu un taux de participation moins [élevé] que ça. Si vous étiez là le 27, vous avez dû voir qu’il y avait une volonté manifeste des Centrafricains à aller aux urnes pour choisir leur dirigeant. Malheureusement, cette volonté a été annulée parce que, dans certains endroits, il y a eu des forces négatives de la CPC (Coalition des patriotes pour le changement) qui ont voulu empêcher les Centrafricains d’aller voter. C’est cela qu’il faut dire. Vous donnez de la voix à ceux qui veulent tuer les valeurs, c’est-à-dire aux groupes rebelles qui sont aujourd’hui pratiquement des terroristes, parce que si vous voyez ce qu’ils font, ils terrorisent la population. Ils empêchent les convois humanitaires, cela est un acte de terrorisme.

    France 24 : Il y a un appel au dialogue national pour parler de l’opposition. Est-ce que vous êtes prêt aujourd’hui –on est dans l’après élection-, à vous asseoir à une table en face de l’opposition ?

    Mais, c’est ce que j’ai toujours fait. Vous avez vu que, lors du précédent mandat, quand j’ai pris mes fonctions, j’ai commencé à discuter même avec les groupes armés pour les amener dans la paix et aller au DDR (désarmement- démobilisation-réintégration). Alors pourquoi ne pas discuter avec mes compatriotes ? Je suis aujourd’hui élu président de tous les Centrafricains. Discuter avec les compatriotes qui veulent la paix et qui veulent le développement de la République centrafricaine, je suis prêt. Je suis un homme de dialogue. Puisque le processus est terminé, aujourd’hui je veux rassembler tous les Centrafricains pour ceux qui le souhaitent, qui veulent le développement et qui veulent la paix. Nous allons pouvoir trouver un cadre d’échanges.

    RFI : Vous êtes prêt à dialoguer avec l’opposition, avec les groupes armés également ou est-ce que cette porte-là est fermée ?

    Vous comprenez que parmi les groupes armés, il y a eu 14 groupes armés dont les plus significatifs notamment sont l’UPC (Unité pour la paix en Centrafrique), MPC (Mouvement patriotique pour la Centrafrique), les 3R (retour-réclamation-réhabilitation) et les groupes anti-Balaka. Pour l’instant, c’est ceux qui constituent l’ossature de la CPC. Mais ils sont en train de commettre des actes, ils veulent déstabiliser le pays. Il y a des poursuites judiciaires en ce moment, donc c’est difficile. Mais, avec l’opposition démocratique, en tout cas celle qui ne s’est pas associée à la CPC, nous allons poursuivre les discussions et les échanges. Nous ne sommes pas des ennemis, nous sommes dans un cadre politique. Et moi, en tant que président de la République, je dois trouver un climat apaisé pour remplir ma mission.

     


  • Zéphirin Diabré, arrivé à la troisième position à la présidentielle du 22 novembre 2020 au Burkina Faso, vient d’être nommé ministre d’État, ministre auprès du président en charge de la Réconciliation nationale et de la cohésion sociale. Et maintenant qu’il n’est plus chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré a donc annoncé son retrait de l’opposition politique. Il répond aux questions de Carine Frenk.

    RFI : Quel était le sens de votre alliance avec la quasi-totalité des candidats de l’opposition si c’était pour rejoindre le pouvoir au lendemain des élections ?

    Zéphirin Diabré : Chaque élection consacre la fin d’un cycle politique et le début d’un autre. Dans ces circonstances, chaque parti détermine un peu son cheminement futur. C’est sur la base de cela que mon parti, l’UPC [Union pour le progrès et le changement], a souverainement décidé la trajectoire nouvelle sur laquelle il veut se porter.

    Mais pendant toute la campagne électorale, vous avez eu des mots très durs contre le chef de l’État. Ne craignez-vous pas que ce virage à 180° ne nuise à la crédibilité des hommes politiques ?

    Mais le chef d’État et ses hommes aussi, pendant la campagne, n’ont pas eu des mots très gentils vis-à-vis de moi. Mais cela c’est le jeu de la campagne électorale. Tout cela, c’est déjà fini. Les Burkinabè ont décidé, et c’est leur liberté, que je n’étais plus la personne indiquée pour conduire l’opposition politique. J’en prends acte. Mon parti et moi sommes libres maintenant de tracer notre trajectoire. Rappelez-vous qu’en 2015, il y a eu ce qu’on appelle un rendez-vous manqué. Les Burkinabè s’attendaient à ce que nous puissions gouverner ensemble parce que nous avions fait ensemble une insurrection. Donc, se retrouver aujourd’hui n’a rien d’un sacrilège. Il n’y a pas de trahison de qui que ce soit ni de virage à 180°. C’est cela qui est important.

    Est-ce que ce sera possible d’organiser un grand forum de réconciliation au premier semestre de cette année comme l’avez promis le chef de l’État ?

    Oui, c’est tout à fait possible. De toute façon, dans le cheminement qui sera dessiné et arrêté de manière collective et de manière participative, j’insiste sur cela, il est clair qu’à un moment donné, à une étape, il va bien falloir qu’il y ait un évènement qui rassemble l’ensemble des Burkinabè sur la base d’un travail qui est fait en amont, du genre d’un forum. Mais je ne peux pas vous dire avec exactitude à quelle date on va le faire.

    L’ancien président Blaise Compaoré pourra-t-il participer à ce forum ?

    La manière de poser votre question me surprend. Lorsque dans la démarche que nous aurons arrêtée, l’idée d’un forum sera bien affirmée, les participants répertoriés et le calendrier arrêté, pourquoi voulez-vous qu’il y ait un ostracisme vis-à-vis de telle ou telle personne, y compris Blaise Compaoré. Il n’y a aucune raison. Donc, le moment venu, l’ensemble des participants sera connu. Il a été un acteur important de la vie politique de cette nation, il est clair que dans un exercice comme celui-là, sa participation et sa voix seront importantes et utiles.

    Mais l’ancien président est poursuivi par la justice dans le cadre du procès Sankara [l’ancien président Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987]. Comment peut-il rentrer dans de telles conditions ?

    C’est à nous de voir dans le déroulement de la démarche. Sur toutes ces questions-là, il y a des questions qui relèvent de la justice, il y a des questions qui relèvent de la sécurité personnelle, il y a des questions politiques. C’est pour cela justement qu’on aura un processus pour pouvoir les trancher, ce sur quoi nous travaillons.

    La réconciliation ne risque-t-elle pas de consacrer l’impunité ?

    Il y a des victimes, il y a des victimes, il y a des victimes et je le dis trois fois. Elles sont parties prenantes et intégrantes de tout ce que nous ferons, et bien entendu, leurs intérêts doivent être préservés et fortement sauvegardés. Mais qu’on comprenne bien que ce n’est pas simplement ramener à la question de la réconciliation à un truc politicien. Si nous laissons apparaître le sentiment que c’est une histoire de deal entre politiciens pour que les exilés reviennent, nous ne risquons pas d’avoir l’adhésion de la population. Et cela, c’est dangereux.

    Alors la réconciliation, ce n’est pas seulement la question du retour de Blaise Compaoré. Votre premier geste en tant que ministre a été de recevoir jeudi dernier les responsables du Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés. Vous avez évoqué le massacre de Yirgou en janvier 2019 lors duquel peut-être 200 Peuls ont été tués…

    Oui, tout à fait, nous l’avons évoqué. Et la procédure judiciaire est en cours. Il faudrait qu’elle puisse aboutir rapidement pour que justement, là aussi, on ne donne pas une prime à l’impunité. Disons les choses très clairement : le collectif que j’ai rencontré et d’autres personnes d’une certaine manière sont animées par des femmes et des hommes qui estiment que certaines communautés dans notre pays ne se sentent plus tout à fait intégrées dans le tissu national et sont même parfois justement accusées de connivence avec les terroristes. C’est une question très grave qui appelle donc à un effort de réconciliation si nous voulons parler de réconciliation et de cohésion nationale.

    Est-ce que qu’un grand forum, seul, peut régler ces questions ?

    Toutes ces questions seront réglées par une batterie de mesures. Le fait même que le président du Faso ait jugé utile de créer ce poste de ministre d’État, rattaché directement à lui, qu’il ait pris solennellement cet engagement juste au moment de sa réélection, montre bien toute l’attention qu’il veut apporter au sujet maintenant. Rien que ça déjà, c’est un message très fort qui devrait rassurer les uns et les autres que les questions seront prises à-bras-le-corps.

    La question des exactions de l’armée sera-t-elle abordée ?

    Il va de soi que la question sécuritaire sera donc examinée. Il va de soi clairement que les populations concernées feront savoir leur manière de voir les choses par rapport aux relations qu’ils entretiennent avec tout le monde, y compris avec les forces de défense et de sécurité dans ce théâtre-là.


  • En RDC, il y a 60 ans aujourd’hui, Patrice Lumumba était assassiné dans le sud du pays, non loin d’Elisabethville, aujourd’hui Lubumbashi. Les autorités katangaises, congolaises mais aussi la Belgique et les États-Unis, ont joué à des degrés divers un rôle dans cette exécution. En 2011, une enquête est ouverte par la justice belge pour crime de guerre. Dix personnes sont mises en cause par la famille Lumumba. Aujourd’hui, deux de ces personnes sont encore en vie. Frédéric Van Leeuw, le procureur fédéral belge, répond aux questions de Pierre Firtion.

    RFI: Où en est l’enquête ouverte par la justice belge sur l’assassinat, en 1961, de Patrice Lumumba, une des principales figures de l'indépendance du Congo belge ?

    Frédéric Van Leeuw : Cette enquête est toujours ouverte. C’est une enquête évidemment très particulière puisqu’il s’agit d’enquêter sur des faits qui ont été commis, en dehors du territoire belge, donc au Katanga, à l’époque, qui est l’actuelle province du Shaba.

    Ce sont aussi des faits qui ont été commis il y a très longtemps. Les témoins ontévidemment, la plupart du temps, disparu ou sont décédés. Il s’agit donc essentiellement d’examiner des documents, d’attendre que les archives soient accessibles au public, comme les archives de la CIA par exemple et que l’on puisse, à ce moment-là, éplucher les archives pour voir ce que l’on peut éventuellement établir comme responsabilité dans le cadre de cette enquête.

    Au moment où cette enquête a été ouverte, une dizaine de personnes étaient mises en cause. Est-ce que depuis, ces personnes ont été auditionnées par la justice belge ?

    Ces personnes sont mises en cause par la partie civile et donc l’enquête a été mise à l’instruction. C’est, par conséquent, un juge d’instruction qui instruit à charge et à décharge. Sur le contenu de l’enquête évidemment, je ne vais pas m’exprimer mais je pense que ce qui est aussi très important, c’est que, directement, les autorités belges, l’autorité judiciaire et le parquet fédéral ont posé la question de savoir si on pouvait encore enquêter sur ces faits.

    Si c’est un « simple meurtre ou assassinat », les faits sont prescrits depuis longtemps. Par contre, et ce qui est, je pense, la grande avancée dans ce dossier qui est quand même beaucoup plus que symbolique, c’est le fait que la Cour d’appel de Bruxelles, après des débats, ait reconnu qu’il s’agissait en fait de crimes de guerre qui étaient imprescriptibles.

    Symboliquement, c’est déjà très important d’avoir reconnu que l’assassinat de Patrice Lumumba et de ses deux collègues était un crime de guerre et que donc on pouvait encore toujours enquêter là-dessus. Sinon, on aurait dû clôturer le dossier dès le moment même où la plainte était posée.

    Mais néanmoins, on voit bien que des années après, cette enquête ne donne pas l’impression de progresser énormément. Il n’y a plus que deux personnes en vie sur les personnes qui étaient mises en cause au départ par la famille. Certains soupçonnent la justice belge et les autorités belges d’attendre que ces deux personnes-là décèdent pour clôturer le dossier. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

    Je leur réponds que c’est une enquête qui avance, que c’est une enquête difficile. Comme je l’ai dit, ce sont des faits qui se sont passés il y a 60 ans, où il n’y a plus beaucoup de témoins non plus. C’est aussi une enquête qui dépend de l’accessibilité de toute une série d’archives dont par exemple les archives de la commission parlementaire avec des auditions qui ont été passées à huis clos et auxquelles le juge d’instruction a demandé l’accès ou encore des archives qui se trouvent à l’ONU auxquelles le juge d’instruction a également demandé l’accès.

    Il faut par donc trouver des éléments, avant d’engager la responsabilité d’une personne. C’est un dossier compliqué et c’est le gros problème aussi de beaucoup de dossiers que l’on appelle de droit international humanitaire pour lesquels, souvent, on ne peut mener l’enquête que des années après, lorsqu’il y a aussi une certaine évolution dans les mentalités et quand les documents sont accessibles.

    Ici, je parlais des archives de la CIA mais il y a d’autres archives aussi. Les archives de la CIA ne sont accessibles que depuis 2007 et c’est là-dedans que l’on a eu la confirmation qu’il y avait effectivement un projet aussi du directeur de la CIA, Allen Dulles, à l’époque, d’assassiner Patrice Lumumba parce qu’il s’était tourné vers l’URSS au moment où le Katanga avait voulu faire sécession avec l’appui de la Belgique.

    Peut-on imaginer que demain, des personnes comme Etienne Davignon [à l’époque membre de la direction Afrique du ministère belge des Affaires étrangères] ou Jacques Brassinne, [alors conseiller politique de Moise Tshombé], soient auditionnées par la justice belge ?

    C’est vous qui les citez. Néanmoins, si ce sont des personnes impliquées, ce sera à la juge de décider, à un certain moment, qui est auditionné. Il y a déjà eu des auditions dans ce dossier. C’est la juge qui a l’enquête en main et qui doit avancer.

    Concernant l’histoire de la dent [saisie dans la famille d’un policier belge ayant contribué à faire disparaître le corps], il va y avoir une restitution symbolique. Le président Félix Tshisekedi a annoncé que cette restitution aurait lieu sans doute au moment de la fête de l’indépendance, en juin 2021. Est-ce qu’une date a été arrêtée ? Comment cela va se passer concrètement ? Vous en discutez avec qui aujourd’hui ? Avec les autorités belges, avec la famille ou bien avec les deux ?

    La famille est partie au dossier. Moi, je suis un magistrat ou encore le procureur dans le dossier. La dent a été libérée par la juge d’instruction et c’est donc au procureur, à exécuter cette décision.

    La famille, évidemment, souhaite - et c’est d’abord avant tout à elle de décider - donner un caractère symbolique à cette restitution, en accord avec les autorités congolaises. Il y a là maintenant des discussions qui se passent au niveau des Affaires étrangères, étant entendu que c’est le souhait de la famille.

    Je suis donc effectivement en discussion aussi avec les Affaires étrangères pour savoir ce qui va être décidé entre les autorités congolaises et les autorités belges, par rapport à cette restitution.

    Mais c’est avant tout la volonté de la famille qui compte, pour nous, parce que ce sont les seules parties au dossier. L’Etat congolais, en effet, n’est pas partie au dossier de l’assassinat de monsieur Patrice Lumumba et c’est bien à la famille que la dent sera restituée.

    C’est à la famille que nous laissons décider, plus ou moins, quelles sont leurs demandes. Ils ont adressé les demandes. La plupart de ces demandes ne sont pas du ressort du procureur mais bien des Affaires étrangères et il y a donc des discussions qui se passent au niveau des Affaires étrangères.

     


  • Bangui est sous couvre-feu de 18H à 5H du matin. La capitale centrafricaine a subi lundi des attaques des rebelles de la CPC, une première depuis que cette coalition s’est formée en décembre dernier. La CPC est parvenue jusqu’aux portes de Bangui malgré la présence, aux côtés des forces armées centrafricaines, de la mission des Nations-Unies la Minusca, des Russes et des Rwandais. Le calme est certes revenu hier jeudi mais comment interpréter ces attaques, pourquoi ont-elles lieu en ce moment ? Que cherchent les rebelles ? L’analyse de Hans De Marie Heungoup, chercheur sur l'Afrique centrale, spécialiste de la Centrafrique, à International Crisis Group.

    RFI : Est-ce que ces attaques sur Bangui, la capitale, vous ont surpris ?

    Hans de Marie Heungoup : Oui, il y a un effet de surprise pour le chercheur que je suis, dans la mesure où, si l’on s’en tient au discours officiel du gouvernement centrafricain et de la Minusca, le plan de sécurisation du territoire ne permettait pas que les rebelles puissent se retrouver aux portes de Bangui. Mais en même temps, les rebelles ont fait montre d’un ensemble de tactiques innovantes. Par exemple, en utilisant des routes secondaires ou des couloirs de transhumance habituels, pour échapper à la surveillance des forces gouvernementales et des forces onusiennes, qui soutiennent le gouvernement centrafricain.

    Ce ne sont donc pas des colonnes de pick-up qui descendent sur des axes, comme on l’a vu dans le passé, mais des hommes à moto, qui contournent les positions des Faca. Pourquoi ? Faute de moyens, faute d’armements lourds ?

    Probablement, faute de moyens et d’armements lourds, mais parce qu’ils ont probablement fait une analyse, également, du rapport de force. Ils sont conscients que, face à la présence de 12 000 casques bleus, équipés de blindés, d’hélicoptères, la présence de centaines de soldats russes et plus d’un millier de soldats rwandais, en plus des Faca, ils ne pouvaient pas aller dans le combat frontal. Ils risqueraient de souffrir une défaite, du fait de cette asymétrie de forces.

    Ils sont capables, en tout cas, de mener des attaques coordonnées sur plusieurs axes…

    Tout à fait. Et cela ne traduit pas nécessairement un niveau de coordination très élevé. Il semblerait plutôt que, même si l’attaque de Bangui s’est déroulée de façon coordonnée, au sein même de cette coalition, des problèmes de commandement, chaîne de commandement et problèmes de logistique commencent à voir le jour.

    Comment interprétez-vous ces attaques ?

    Soit, il pourrait s’agir d’attaques dans une tactique visant davantage à couper la capitale du reste du pays, à asphyxier économiquement la capitale, de manière à démontrer aux yeux de la Communauté régionale et internationale que le président actuel n’est que le président de Bangui et donc le forcer à la table du dialogue. Mais peut-être aussi que la coalition rebelle, comme elle le prétend, voudrait réellement s’emparer du pouvoir et userait alors, à ce moment, d’une technique de guerre d’usure, visant à mener une campagne asymétrique aux portes mêmes de la capitale et à installer le découragement et le doute, tant à l’intérieur des forces armées centrafricaines, que parmi les forces bilatérales russes et rwandaises, qui soutiennent le gouvernement centrafricain. Par ailleurs, l’offensive rebelle récente sur Bangui pourrait aussi s’expliquer par une volonté de marquer les esprits, ou de jouer avec la psychologie des juges de la Cour constitutionnelle, alors que cette institution est appelée à proclamer les résultats définitifs des élections dans les prochains jours et à décider de l’annulation, ou non, de l’élection présidentielle. Il me semble que nous devrions attendre, pour savoir si, là, les rebelles ont démontré leur capacité ultime ou s’il ne s’agissait que de répétitions, en vue d’attaques de plus grande envergure, dans les jours ou semaines à venir.

    Et du côté des forces progouvernementales, quel est l’état de la coopération sur le terrain, entre la Minusca et les forces étrangères, notamment russes et rwandaises ?

    La question que vous posez est épineuse, parce qu’effectivement, c’est l’une des rares fois dans l’histoire des missions de paix, au monde, où l’on voit une force des Nations unies combattre côte à côte avec des forces bilatérales étrangères, mais aussi des forces beaucoup plus privées, comme par exemple des forces de la société Wagner, appartenant à la Russie. Ces relations sont des relations de coexistence, pour le moment. Il se trouve des configurations où la Minusca est obligée de combattre côte à côte avec ces différentes forces et donc d’organiser une forme de coopération dans le « command and control » entre ces différentes forces et la Minusca. Et d’autres, où la Minusca s’est montrée réticente à combattre côte à côte avec les forces en question. Je pense, par exemple, à certaines localités dans l’arrière-pays, comme, par exemple, Mbaïki, Boali et Damara.

    Il est question d’un renfort sous-régional. Or, on a beaucoup dit que le président Touadéra était isolé sur cette scène sous-régionale.

    Cette force, il ne sera pas facile qu’elle soit mise en œuvre. Parce que, d’un, certains pays de la sous-région -sans les nommer-, ont une attitude pas toujours favorable vis-à-vis du président en place. Il n’est pas certain que les contingents venant de ces pays puissent être acceptés facilement à Bangui. Et enfin, parce qu’au plan politique, la sous-région elle-même est divisée sur la manière dont elle appréhende le problème centrafricain. On sait, par exemple, que le Congo Brazzaville soutient un dialogue inclusif, mais sous contrôle de la CEEAC. Le président Touadéra, lui, semble opposé à cette forme de tutelle sous-régionale, dans le cadre d’un dialogue, qui, à son regard, devrait être entre Centrafricains.


  • Avec le lancement officiel ce jeudi 14 janvier d’un nouveau programme en fulfulde, quatrième langue du continent africain sur RFI, et d’un temps d’antenne multiplié par deux en mandenkan, la radio du monde développe son offre éditoriale en Afrique. Pour Marie-Christine Saragosse, présidente-directrice générale de France Médias Monde, il s’agit de renforcer l’accès à une information fiable et indépendante en Afrique de l’Ouest et Centrale avec une rédaction d’une trentaine de journalistes basée à Dakar, respectant la parité femme homme, pour deux heures d’antenne quotidiennes dans chaque langue et une radio de proximité.

    RFI : Pour les auditeurs, que représente cette nouvelle offre éditoriale ?

    Marie-Christine Saragosse : Pour les 80 millions de locuteurs, au total, de mandenkan ou de fulfulde, cela représente l’opportunité d’avoir un condensé de RFI dans sa langue maternelle. Et donc c’est aussi un signe de reconnaissance. Nous, qui travaillons en permanence avec l’Afrique, comment peut-on appréhender le continent sans parler les langues qui structurent ce continent et les cultures de ce continent ? Je pense que cela leur permettra d’avoir accès à une information équilibrée, qui est à la fois de proximité, mais aussi ouverte sur le monde. Cela va ouvrir vraiment des horizons nouveaux. D’ailleurs, ce dont on se rend compte, c’est que, même des gens qui sont très imparfaitement francophones, quand ils ont écouté, par exemple, un journal dans leur langue maternelle, ils ont plutôt envie de le suivre aussi en français. Cela crée des liens entre les langues, plutôt que des effets d’éviction, d’ailleurs. Et c’est pour cela qu’on met à chaque fois à disposition d’une langue africaine qu’on met en onde, une méthode d’apprentissage, aussi, du français, parce que c’est une façon d’apprivoiser aussi le français à partir de sa langue maternelle.

    C’est, développer un accès à l’information, aussi, dans ces pays, en plus de celui en français ?

    Bien sûr. Une information qui pourrait aller chercher la proximité et qui sera dans des règles de déontologie qui seront celles de la maison. C’est-à-dire, une information vérifiée, équilibrée, honnête, indépendante… Et donc une information qui n’est pas partisane et qui permet, au contraire, plutôt de dialoguer, même de ne pas être d’accord, parce qu’il y a de l’info, mais il y a des débats aussi. Finalement, on se rend compte que c’est un pilier démocratique, que de canaliser le débat, y compris quand on n’est pas d’accord. Mais préférer le débat au combat, cela me semble aussi un axe important de ce projet.

    Et sur quels territoires seront diffusés ces programmes ? Vous parlez de 80 millions d’auditeurs. Qu’est-ce que cela représentera pour RFI ?

    C’est la grande région sahélienne. C’est un peu plus d’une dizaine de pays qui vont être couverts avec des émetteurs FM -28 émetteurs FM- des décrochages… Au sein des programmes de RFI en français, on va décrocher par demi-heures, tantôt en mandenkan, tantôt en fulfulde, selon les zones. Il y a 125 radios partenaires. Des radios communautaires, des radios de toute la zone, des radios rurales, sont partenaires et vont pouvoir reprendre ces productions. Et puis bien sûr, il y a le numérique, parce qu’on vise les jeunes et d’ailleurs ils sont très présents. Donc tout sera dans l’univers numérique. Du coup, ce sera accessible à la diaspora aussi. Et ce qui était très drôle, c’est que, je pense que sur le premier Appels sur l’actualité en fulfulde, il y a eu un appel en fulfulde pour participer à Appels sur l’actualité. Et là, c’était un grand moment de bonheur.

    C’est une manière pour RFI d’augmenter son audience ou cela va, au contraire peut-être, concurrencer les éditions en français ?

    Non, vraiment, je suis une militante du plurilinguisme et du frottement des langues les unes avec les autres, des passerelles… Je trouve que, quand on est dans une démarche mono linguiste, on a souvent un risque de « penser en rond » et que les autres et les autres langues nous apportent un petit décentrement de soi qui permet de réfléchir un peu plus large. Je ne pense pas que les langues se concurrencent, je pense qu’elles s’enrichissent, et qu’au contraire, les gens qui vont écouter en fulfulde ou en mandenkan vont mieux comprendre le français. Ils vont avoir envie d’aller plus loin en français. Inversement pour les journalistes francophones. Par exemple, ici dans la rédaction Afrique, ils vont avoir des interlocuteurs qui seront porteurs d’autres trajectoires que la leur. C’est ce débat fructueux, fécond, qui me semble être au cœur du projet de RFI, dans son ensemble.

    Au-delà de l’information dans les journaux, il y a aussi des chroniques, des magazines… On retrouve tout cela sur Internet. C’est donc une offre complète ?

    Oui, il y a aussi des émissions spécifiques. Sur le chemin de l’école, par exemple, puis Échos de campagne, où on va aller chercher nos radios partenaires pour qu’elles puissent s’exprimer, ce sont des spécificités. Et bien sûr, on va retrouver Priorité santé, Appel sur l’actualité, 7 milliards de voisins… C’est-à-dire, toutes des émissions très interactives, pour que les citoyens de ces zones qui parlent ces langues, participent à l’élaboration de nos contenus.

    Dans l’avenir, y aura-t-il un nouveau renforcement de l’offre éditoriale en Afrique ? Peut-être même le lancement d’une rédaction dans une cinquième langue africaine pour la radio ?

    Si on a le droit de rêver, puisque c’est le début de l’année et de faire des vœux… Là, je pense que pour moi ce serait vraiment mon rêve. Vraiment, j’adorerais pouvoir démultiplier encore cela, parce que je pense vraiment que c’est très, très important. À la fois moralement, humainement et sur le plan de la démocratie, sur le plan de l’égalité des droits, pour le développement durable… Pour plein de choses, je pense que c’est fondamental. Et j’aimerais bien une langue touarègue, ou de Somalie, parce qu’il y a plein de locuteurs, ou bien le lingala… Il y a plein de langues qui me viennent à l’esprit. Après, il y a des contraintes financières et je suis bien consciente qu’on ne pourra sans doute pas tout faire. Mais si ce projet fonctionne bien, comme j’en suis sûre -en fait je suis sûre qu’on va faire un tabac- peut-être que cela entrainera l’envie d’aller plus loin. Je l’espère, en tout cas. C’est cela mon vœu pour ce début d’année 2021.

     


  • Le Niger est dans l’entre-deux-tours. Le 21 février prochain, le candidat du PNDS, parti au pouvoir, Mohamed Bazoum fera face à l’opposant Mahamane Ousmane, candidat de la coalition Cap 20-21. Dans une déclaration bilan du 1er tour, l’opposition dénonce la façon dont s’est déroulée la première partie du scrutin. Qu’en disent les observateurs ? L’Organisation internationale de la Francophonie avait envoyé au Niger une Mission d’information et de contacts du 21 au 30 décembre 2020. Notre invité est Antoine Michon, Directeur des affaires politiques et de la gouvernance démocratique à l’OIF.

    RFI : Qu’est-ce que vous retenez de la mobilisation à laquelle on a assisté lors du premier tour de l’élection présidentielle au Niger ?

    Antoine Michon : La campagne, tous les observateurs nous ont dit qu’elle était un peu morose, comparée aux campagnes précédentes. Je pense qu’il y a un facteur d’explication dans la situation sanitaire, qui a sans doute limité les rassemblements et la participation dans la rue. Mais le jour de l’élection, les citoyens et les citoyennes sont sortis et le taux de participation, qui est quasiment de 70 %, est particulièrement élevé.

    Comment est-ce que l’on peut expliquer cette mobilisation, selon vous ?

    Je pense que c’est une élection qui a comporté beaucoup d’enjeux pour les citoyens nigériens. C’est un renouvellement complet de la classe politique, puisqu’ils élisaient président, députés, mais aussi leurs conseillers locaux (au début décembre) et ils sont dans un contexte, on le sait, d’insécurité au Sahel, qui je pense rendait les enjeux importants. Ce que l’on a constaté, c’est aussi qu’il y avait eu une forte mobilisation des jeunes et notamment des jeunes femmes, qui s’étaient enrôlé(e)s massivement sur le fichier électoral – il y avait 55 % de femmes dans le fichier électoral – et que l’on a vus participer, très nombreux, et très nombreuses, le jour de l’élection.

    Est-ce que cela veut dire que l’insécurité qui sévit dans certaines régions du pays n’a pas pesé sur la mobilisation des électeurs ?

    Ce qui était notable et très heureux, c’est qu’effectivement il n’y a pas eu d’incident sécuritaire le jour du scrutin. Quelques jours après, malheureusement, il y a eu un très grave incident. Ce que l’on a remarqué, c’est qu’au niveau de l’enrôlement, il y a eu un moindre enregistrement dans certaines régions, mais ceci correspond malheureusement à des régions où les personnes ont été déplacées.

    Il y a effectivement quelques endroits assez limités où le vote n’a pas pu être organisé, mais cela reste limité si l’on compare avec le Burkina Faso, qui a tenu des élections tout récemment et qui vit aussi la même menace terroriste. L’impact sécuritaire a été beaucoup plus important, parce qu’il y a eu des régions entières où le vote ne pouvait pas être organisé en dehors des principales localités.

    L’opposition, dans une déclaration, ce mardi, dénonce toute une série d’irrégularités et parle « d’élections les plus frauduleuses de l’histoire de notre démocratie ». Est-ce que cela correspond à ce que vous avez pu constater en tant qu’OIF sur le terrain ?

    On est dans un contexte de campagne électorale, donc je ne vais pas commenter une déclaration politique. Mais le constat qui a été fait par notre mission, par les observateurs nationaux avec lesquels nous avons travaillé, par les autres missions d’observation internationale, c’est une élection qui a été bien organisée et qui s’est déroulée de manière transparente. Bien sûr, il y a des constats qui ont été faits de cas d’achats de conscience et dans certains cas de bourrages des urnes. Cela a été relevé par certains. Mais cela reste, je pense, quelque chose de très isolé et je suis certain que, ceux qui estiment qu’il y a eu des situations de fraude, feront des recours devant la Cour constitutionnelle qui doit encore valider les résultats.

    Les acteurs nigériens, même s’ils contestent cette élection, restent dans le cadre légal. Pas de violence, pas de débordements comme on a pu en voir en Côte d’Ivoire ou en Guinée… Comment est-ce que vous l’expliquez ?

    Je pense qu’il y a un attachement profond des responsables politiques, des acteurs politiques des partis et des Nigériens eux-mêmes, à un règlement des différends par les voies légales et à la recherche d’un consensus politique. Ce qui sans doute a joué, c’est que le processus était inclusif. Il y avait trente candidats.

    Mais tout de même, Hama Amadou n’avait pas pu se présenter, le principal opposant…

    Pour les raisons que vous connaissez. C’est une décision de justice qui a ensuite été confirmée par la Cour constitutionnelle, c’est un élément qu’il ne m’appartient pas de commenter… Mais trente candidats, cela a permis, je pense, une large participation. Cela explique sans doute aussi cette large mobilisation et aux élections législatives il y avait plus de cent partis.

    Mais tout de même, on en parlait à l’instant, est-ce que le fait qu’Hama Amadou - le principal opposant - ne se présente pas, n’est pas un bémol important à la représentativité de cette élection ?

    Je pense que le fait qu’il ait, lui, appelé à voter pour un candidat, a été un facteur positif, dans le sens qu’effectivement il a permis à chacun de trouver une représentation dans cette élection.

    Est-ce que le changement annoncé à la tête du pouvoir, le fait que Mahamadou Issoufou ne se représente pas pour un troisième mandat, a été selon vous, un élément, aussi, de pacification de ce scrutin ?

    Il a suivi la Constitution et cela a sans doute, effectivement, contribué à cette volonté des Nigériens et des Nigériennes de marquer leur attachement à leurs institutions démocratiques. Cela conforte la démocratie nigérienne. C’est certain.

    ►À écouter aussi : Invité Afrique - Seidik Abba (Journaliste): «Le second tour de la présidentielle au Niger reste ouvert»


  • En Ouganda, la campagne des élections générales se termine ce mardi soir. Les électeurs désigneront jeudi leur président et leurs députés. Des élections locales suivront à partir de la semaine prochaine. Le président sortant Yoweri Museveni brigue un 6e mandat, sous les couleurs du parti au pouvoir, le NRM, le National Resistance Movement. Comment se dessine la compétition à venir ? Jusqu'à quel point sera-t-elle ouverte ?  Florence Brisset Foucault, maître de conférence à l’Université Paris 1 et chercheuse à l'IMAF, l'Institut des Mondes Africains est interrogée par Laurent Correau.

    RFI : Onze candidats sont sur les rangs pour la présidentielle de jeudi. Est-ce que cette élection va essentiellement être un face-à-face entre le sortant Yoweri Museveni et le chanteur de reggaeBobi Wine, ou est-ce qu’il faudra compter aussi avec des candidats dont on parle moins ?

    Florence Brisset Foucault : C’est vrai que le fait que l’opposant historique Kizza Besigye ne s’est pas présenté rebat les cartes et Bobi Wineprofite de cet appel d’air, de cette absence. La tendance semble être qu’une grande partie de l’électorat de Besigye va se reporter plutôt sur Bobi Wine, qui arrive notamment à attirer l’électorat jeune, urbain, populaire, qui votait largement pour Besigye. Ceci étant dit, vous avez raison, il y a d’autres candidats, puisqu’ils sont onze au total et notamment le candidat du Forum for Democratic Change, le parti de Kizza Besigye, qui a décidé de présenter le président du parti, Patrick Amuriat. Mais il y a aussi d’autres candidats, un autre poids lourd de la vie politique ougandaise, qui est Norbert Mao, qui lui, se présente sous le ticket du Democratic Party, qui est le plus ancien parti politique d’Ouganda, qui existe depuis les années 1950 et un ancien chef d’état-major ougandais, Muguicha Muntu, qui était aussi membre du FDC, mais qui a quitté le parti récemment.

    Mais on est dans une confrontation qui sera clairement dominée par le face-à-face entre Bobi Wine et Museveni…

    Si l’on en croit le nombre de personnes qui assistent aux rallyes -aux grands meetings politiques- en effet, c’est plutôt sur ce mode que va se jouer la compétition.

    Concernant cette campagne qui est en train de se terminer, Bobi Wine a été arrêté à plusieurs reprises. Il a déploré publiquement que les membres de son parti étaient pris pour cible. Est-ce que la violence a occupé une place inhabituelle dans cette campagne électorale ou est-ce que cette violence avait déjà été présente lors des précédentes élections, notamment en 2016 et en 2011 ?

    En effet, on est malheureusement dans quelque chose qui est très familier, en ce qui concerne la politique électorale en Ouganda. Depuis une vingtaine d’années, la violence fait partie des campagnes électorales. Là, on assiste peut-être à une intensification de cette violence qui, en plus, prend pour cible non seulement les opposants, mais aussi des ONG et de manière croissante les journalistes. Ceci étant dit, on n’est pas du tout dans quelque chose de nouveau. L’ancien opposant historique Kizza Besigye que j’évoquais à l’instant, a été lui aussi arrêté de manière très régulière, les fois où il s’est présenté contre Museveni à l’élection présidentielle et cela depuis 2001. C’est une violence qui suit même un schéma très répétitif, c’est à dire que le principal candidat de l’opposition est arrêté, ce qui donne lieu à des protestations de la part de ses partisans qui sont brutalement réprimés par les services de sécurité. Donc on est vraiment dans quelque chose qui se répète.

    Y compris avec des civils armés, comme on a pu en voir ?

    Oui, c’est quelque chose qui est assez courant dans la politique ougandaise, aussi, depuis la fin des années 1990. C’est-à-dire, des groupes que l’on appelle les « local defense unit », c’est à dire des groupes de citoyens qui sont encadrés par, soit la police, soit l’armée. Il y a les « crime preventers » qui sont mis au service de cette répression et ce maintien de l’ordre -entre guillemets-, avec une croissance, là encore, de leur visibilité, puisque ce qui a été nouveau dans la répression des protestations du 18 novembre, c’est qu’on les voyait vraiment tirer à balles réelles en pleine rue, y compris sur des passants ou sur des habitants.

    Est-ce que l’on peut dire que Bobi Wine est une menace pour Yoweri Museveni ?

    On est face à un jeu politique qui est très loin d’être équilibré. Le président sortant et les candidats du parti au pouvoir bénéficient de toutes les ressources, au centre très large que peut donner l’État, dans le cadre d’une compétition politique. Des ressources financières, mais aussi des ressources en termes d’infrastructure et tout ce que cela peut amener en termes de possibilités de se déployer sur le territoire, de possibilités de redistribution… Ce qui est important à savoir, c’est que le régime bénéficie encore d’une certaine adhésion de la part de certaines catégories de la population. Bobi Wine semble être surtout populaire en ville, parmi la population jeune et les catégories les plus populaires. Ce n’est pas nécessairement le cas partout dans le pays. Les gens font leurs choix électoraux pour plein de raisons différentes.

    En trente-cinq ans de pouvoir, est-ce que vous diriez que le NRM, le National Resistance Movement de Yoweri Museveni, s’est consolidé, ou est-ce qu’au contraire, on voit apparaître des brèches dans l’édifice ?

    Souvent, il y a de gens qui disent que ce recours à une violence exacerbée est un signe de son affaiblissement, etc. Moi, je ne fais pas du tout cette interprétation-là. Je pense que c’est plutôt un signal que veulent envoyer les autorités aux opposants, à Bobi Wine, mais de manière plus large à l’opposition, que ce sont eux qui définissent les règles du jeu et qu’il n’est pas question qu’il en soit autrement. C’est un système politique qui repose sur des formes de mobilisation locale et un degré d’encadrement de la société qui est extrêmement profond et un potentiel de redistribution qui est aussi très important.

    Il y a encore un maillage du NRM dans la société ougandaise qui est puissant ?

    Oui, qui est puissant et qui repose sur des institutions locales qui sont puissantes.

     


  • Toute cette journée du 11 janvier, RFI marque le premier anniversaire de la pandémie de Covid. Quel bilan tirer de cette année, de la façon dont le virus a été géré sur le continent africain ? Pour en parler Fred Eboko, directeur de recherche à l'IRD, politiste et sociologue, répond aux questions de Laurent Correau.

    RFI : Quel bilan faites-vous de l’épidémie du Covid en Afrique ? Un an plus tard, la catastrophe que certains craignaient ne s’est pas produite ?

    Fred Eboko : La catastrophe que certains craignaient ne s’est pas produite. Effectivement, on constate que la pandémie à coronavirus a été plus lente et d’une amplitude plus faible sur le continent africain. Il y a plusieurs facteurs qui ont joué, plusieurs hypothèses aussi qui sont en cours. Le premier facteur interne de décès est lié à la pyramide des âges au niveau du continent africain où les populations sont plus jeunes qu’ailleurs. Donc, les décès ont été moins nombreux. Si on compare à l’Europe, aux États-Unis et à l’Amérique latine où ce sont surtout les populations âgées qui ont été frappées en termes de décès. En termes de nombre de cas de manière générale, l’hypothèse qui est la plus plausible, c’est la mobilité des populations européenne, asiatique et américaine en général qui est extrêmement forte. Il faut penser aux métros, aux trains, aux autobus, etc., qui concentrent un nombre très élevé de personnes dans ces régions du monde.

    Qui sont des facteurs de propagation de l’épidémie…

    Qui ont été, en tout cas pour la première vague en Asie, en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine, les principaux facteurs de propagation, cela est évident. La faiblesse des structures du même type sur le continent africain a entraîné aussi une espèce de cantonnement de la pandémie sur le continent africain.

    On parle beaucoup de l’ampleur de l’épidémie au Maghreb et en Afrique australe. Est-ce qu’en Afrique de l’Ouest et du Centre, tous les pays ont globalement été touchés de la même manière ou est-ce que certains pays ont été plus touchés que d’autres ?

    Si vous prenez le cas de la Côte d’Ivoire où je suis en ce moment, en termes de cas cumulés au 6 janvier 2021, on a un peu plus de 23 000 cas et on a 138 décès. Quand vous prenez le Sénégal qui a un nombre de cas qui n’est pas très éloigné, qui est d’un peu plus de 20 000, on a beaucoup plus de décès soit 438. Un dernier exemple, le Cameroun : on a plus de 26 000 cas pour 448 décès. Donc, on a une population où en nombre de cas cumulés, on peut avoir des chiffres en proportion des populations qui sont relativement proches. Et on va avoir un différentiel qui est plus accusé en termes de nombre de décès.

    Qu’est-ce que vous retenez de la façon dont les États africains ont réagi au cours de l’année passée au Covid ?

    L’anticipation. La majorité des États africains ont pris des mesures avant d’avoir un seul cas de décès et parfois même, avant d’avoir un seul cas de Covid sur leur territoire. Les autorités africaines ont tout fait pour anticiper et prendre des mesures avec les moyens que chaque État avait.

    Il y a eu immédiatement une prise de conscience de la gravité potentielle de cette épidémie ?

    Il y a eu une prise de conscience de la gravité potentielle, même avant que la pandémie ne soit diagnostiquée et répertoriée sur les différents territoires. Et cela est lié au discours ambiants au niveau international sur la catastrophe annoncée sur le continent africain d’une part, et d’autre part, sur la manière avec laquelle ces États ont géré les pandémies et les épidémies précédentes, notamment Ebola, et j’insiste y compris pour des pays qui n’avaient pas été touchés par un seul cas d’Ebola.

    Comment est-ce que cette réponse a évolué au cours de l’année qui s’est écoulée ?

    Les premières mesures ont été assez strictes en termes de couvre-feu dans certains pays avec l’état d’urgence, etc. et après, la pression économique et sociale a entraîné une espèce d’assouplissement des mesures qui a entraîné ce à quoi on assiste aujourd’hui dans certains pays, pas dans tous, une espèce d’arrivée d’une deuxième vague. Donc, il y a eu une évolution, il faut s’attendre à ce que de nouvelles mesures soient prises pour endiguer cette deuxième vague de l’épidémie. Donc, on rentre dans certains pays dans une deuxième phase de la réponse des sociétés et des États africains.

    Est-ce que vous diriez que, un an après le début de l’épidémie, les systèmes de santé africains se sont préparés à une éventuelle accélération de la circulation du virus ?

    Il y a une adaptation des systèmes de santé africains avec la participation des partenaires internationaux. Il y a des efforts considérables qui ont été faits en termes de tests, en termes de sites et de prise en charge. Mais il n’empêche qu’il faut quand même remarquer que les systèmes de santé africains restent dans une fragilité catastrophique. Pour vous donner juste une indication -que la pandémie du Covid-19 n’a pas changé-, c’est qu’on a quand même plusieurs pays où l’on compte à peine un médecin pour 1 000 habitants. C’est une situation qui est vraiment catastrophique et qu’on connaît très bien, dont on parle depuis des années et à laquelle il faudrait penser à remédier par des investissements massifs.


  • En ce début d'année 2021, RFI vous proposer de marquer une naissance : celle d'une nouvelle revue universitaire qui s'intéresse au continent africain. La « Revue d'histoire contemporaine de l'Afrique » rassemble des historiens européens, nord-américains et africains. Elle est librement accessible en ligne. Son premier numéro s'intéresse aux médias et à la décolonisation en Afrique. Aperçu de son contenu avec Thomas Leyris, qui est l'un des coordinateurs de ce premier numéro.

    ► Le Numéro 1 (2021): Médias et décolonisations en Afrique (années 1940-1970)


  • Aucune cérémonie officielle, ce 7 janvier, pour les dix ans de la mort de Vincent Delory et Antoine de Léocour, les deux otages français kidnappés à Niamey, au Niger, et tués au Nord-Mali lors de l'intervention militaire française contre leurs ravisseurs jihadistes. Depuis 10 ans, les deux familles veulent savoir pourquoi les autorités françaises de l'époque ont décidé cette intervention armée, au péril de la vie des deux otages. Annabelle Delory est la soeur de l'une des deux victimes. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Dix ans après la mort d’Antoine de Léocour et de votre frère, Vincent Delory, est-ce que la douleur commence à s’apaiser ou pas ?

    Annabelle Delory : On ne peut pas vraiment dire cela. Elle est différente, mais l’absence est toujours là et le sentiment d’injustice est encore plus présent. Il y a eu une décision qui était de les sacrifier à l’époque et, dix ans après, on considère que c’est juste des pions, des dommages collatéraux dans une intervention militaire qui a été un succès. Et personne n’a jamais voulu reconnaître qu’il y a une décision de sacrifice qui avait été prise et cela est très compliqué.

    Le 7 janvier 2011, Antoine et Vincent ont été kidnappés dans un restaurant de Niamey. L’armée française a pris en chasse les ravisseurs. Et le lendemain, le 8 janvier, Antoine et Vincent sont morts lors de leur tentative de sauvetage. Pourquoi dites-vous aujourd’hui qu’ils ont été sacrifiés ?

    Parce qu’on a envoyé des hélicoptères qui ont tiré sur des voitures sans savoir qui était dedans. On leur a laissé une chance tellement infime que c’était les sacrifier. Quand on voit la violence de l’intervention, on a eu accès aux enregistrements, on a eu accès au film de l’opération, on ne peut pas dire qu’on a tenté de les sauver. On a tenté d’arrêter le convoi et de toute façon, c’est l’ordre qui avait été donné aux militaires, d’arrêter le convoi coûte que coûte. L’ordre qu’ils ont reçu, ce n’était pas de ramener les otages vivants.

    Antoine de Léocour semble avoir été abattu d’une balle dans la tête par l’un des terroristes d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). En revanche, il y a beaucoup de questions sur les circonstances de la mort de votre frère, Vincent Delory ?

    Oui. Vraisemblablement, ils l’ont laissé brûler lors de l’assaut, puisque le véhicule dans lequel il était s’est embrasé. Quoiqu’il arrive, c’est l’intervention qui a tué Vincent. Pourquoi est-ce qu’il y a eu plusieurs dizaines de minutes qui se sont écoulées entre le moment où le véhicule a pris feu et le moment où les militaires sont arrivés tout près ? À un moment donné, dans les rapports, on voit qu’ils étaient à quelques mètres du véhicule et ils ne sont pas intervenus. Et sur cela, on n’a jamais eu d’explication sur le pourquoi.

    Vous dites qu’Antoine et Vincent ont été sacrifiés parce que les politiques français voulaient envoyer un message aux terroristes. Quel message ?

    Ils voulaient montrer que la France ne cède pas face au terrorisme. On voit derrière que cela a été d’une efficacité quasi nulle, puisque, après eux, il y a encore eu plus de prises d’otages qui ont été négociées et qui ont abouti à la libération des otages, vivants. Donc, pourquoi eux [Vincent et Antoine] ont fait les frais de cette intervention ? C’était un sacrifice.

    Antoine et Vincent ont été kidnappés dans une capitale africaine, Niamey au Niger. Est-ce justement pour que cela ne se reproduise pas que les autorités françaises de l’époque, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, ont décidé cette intervention militaire contre le convoi qui les transportait ?

    Vraisemblablement. C’est effectivement un message fort qu’ils voulaient envoyer aux terroristes. On souhaiterait surtout que ceux qui ont décidé assument les choses vis-à-vis de nous. Mes parents ont sollicité toutes les personnes qui ont eu potentiellement une responsabilité dans ce qui s’est passé. A l’époque, il n’y en a pas une qui a répondu.

    Ni le président Nicolas Sarkozy ni le ministre de la Défense Alain Juppé ?

    Ni monsieur Nicolas Sarkozy ni monsieur Alain Juppé. Monsieur Alain Juppé ne s’est jamais manifesté vis-à-vis de ma famille. Monsieur Nicolas Sarkozy n’a pas répondu, moi je lui avais écrit et je n’ai jamais eu de réponse. Nous, on aurait aimé un peu de décence par rapport à cela, ne serait-ce qu’un peu de reconnaissance vis-à-vis de la décision qui a été prise. On ne les ramènera pas. On sait que cela ne changera pas l’histoire, mais on aurait souhaité qu’ils puissent être honorés à la hauteur de la perte dont ils sont responsables.

    Est-ce qu’il y a des documents qui sont toujours secret défense et auxquels vous n’avez pas accès ?

    Je suppose que oui. Nous, on n’a vraisemblablement pas eu accès à tout par rapport à cela. Mais s’il n’y avait pas eu d’intervention, ils seraient peut-être sortis comme tous ceux qui sont sortis après eux, peut-être que ça aurait été long, que ça aurait pris des mois, des années, mais ils auraient eu une chance de revenir.

    Il y aurait eu une négociation…

    Comme pour tous les autres !

    Aujourd’hui, vous demandez que l’État français assume ses responsabilités, mais quelle démarche attendez-vous justement de l’État français ?

    Mes parents voudraient être reçus, qu’une fois pour toute, on leur dise, on leur explique. On n’a pas besoin de l’étaler sur la place publique s’il le faut. Mais on voudrait qu’on assume vis-à-vis de nous, qu’on nous dise à la famille pourquoi cela a été décidé, comment cela a été décidé et puis, surtout, qu’on le reconnaisse. A l’époque, on leur a refusé le drapeau bleu blanc rouge sur les cercueils, parce qu’ils ne sont pas militaires. On voudrait cette reconnaissance. Tous les hommages qu’on a pu faire depuis dix ans, c’est la famille, uniquement la famille, qui les a organisés. On n’a jamais eu le moindre soutien officiel. A défaut de les ramener, qu’on puisse au moins faire vivre leur souvenir et que cela ne soit pas juste le travail de deux familles. On n’est que deux en plus. Ce n’est pas un groupe d’une centaine de personnes comme il y a pu avoir sur d’autres affaires. C’est très compliqué d’entretenir le souvenir quand on n’est que deux. Je veux juste savoir, je veux qu’on reconnaisse les choses.


  • En Côte d'Ivoire, quelle sera la suite du dialogue politique qui a eu lieu fin 2020 ? Lors de leur rencontre du 11 novembre dernier, les présidents Bédié et Ouattara avaient annoncé une nouvelle rencontre dans la deuxième partie du mois de janvier. Au niveau des partis politiques, le RHDP, le parti au pouvoir, explique que le cap est clairement mis sur les élections législatives. Adama Bictogo, le directeur exécutif du RHDP, espère que ce scrutin représentera une nouvelle étape dans l'apaisement des relations entre acteurs partisans. C'est ce qu'il a expliqué à Laurent Correau.

    RFI : Quelle est l’étape à venir maintenant dans le dialogue politique ivoirien ?

    Adama Bictogo : Pour moi, le premier rendez-vous important, c’est le 6 mars, les législatives. Pour nous, c’est un nouveau départ et j’invite l’ensemble des acteurs politiques au sens de la responsabilité pour que définitivement, avec ces élections législatives à venir le 6 mars, nous puissions tourner la page des violences qui ont entraîné des pertes au plan matériel et au plan humain.

    De votre point de vue, la question de la réforme de la Commission électorale indépendante (CEI), qui avait fait polémique avant l’élection présidentielle, est réglée pour ces législatives à venir ?

    Absolument, absolument. Je crois qu’avec le dialogue politique nous nous sommes accordés. Nous allons à des élections locales, dans les CEI locales. Au niveau de la commission centrale, le président a donc réitéré son engagement à céder un poste au PDCI [Parti démocratique de Côte d'Ivoire] qui lui permettrait de bénéficier plus tard, au nom de l’opposition, d’un poste de vice-président. Pour nous, ce sont des éléments qui doivent aider à la décrispation.

    Il y aura des élections pour nommer de nouvelles CEI locales dans les semaines qui viennent ?

    Le temps qui nous est imparti est suffisant. Notre position est positive pour la reprise d’élections locales, mais c’est à la commission électorale d’en décider.

    Mais avant le 6 mars, vous ne vous installerez pas pour discuter à nouveau et approfondir le dialogue politique ?

    Aujourd’hui, la préoccupation majeure des acteurs politiques, c’est que nous puissions aller à ces élections législatives et qu’au lendemain de ces élections législatives, ensemble, nous puissions regarder la Côte d’Ivoire à travers sa nouvelle cartographie politique. Évidemment, dans le discours de fin d’année de notre président, le président Alassane Ouattara, il est indiqué une possibilité de rencontre avec le président du PDCI, le président Henri Konan Bédié. Donc, il peut y avoir des rencontres, certainement des présidents. Mais pour l’heure, ce que nous retenons, c’est l’engagement partagé des acteurs, de l’ensemble des acteurs politiques, aux élections législatives à venir le 6 mars.

    Est-ce que la tonalité des vœux du président Konan Henri Bédié, qui avait retrouvé une position de refus en parlant de la « forfaiture du 31 octobre », en parlant de « simulacre d’élection » et d’un « troisième mandat inconstitutionnel et illégal », remet en cause la dynamique politique du 11 novembre ?

    Non. Je pense que le président [Henri Konan] Bédié ne s’adresse pas aux Ivoiriens. Il s’adresse à ses militants du fait de l’échec cuisant qu’ils ont eu en appelant au boycott. Non, je crois qu’il faut rester sereins.

    Justement, les deux présidents avaient convenu de reprendre leur dialogue dans la deuxième quinzaine du mois de janvier. A-t-on une date pour cette nouvelle rencontre ?

    Je crois qu’ils ont annoncé tous les deux la deuxième quinzaine. La rencontre devrait avoir lieu. En tout état de cause, ce que nous devons retenir, c’est qu’il y a une volonté partagée de se rencontrer. De part et d’autre, il y a eu des pas qui ont été faits, lesquels pas ont instauré un climat de confiance. Donc, naturellement, la liberté provisoire de [Pascal] Affi N’Guessan s’inscrit dans ce dialogue politique. La remise de passeports au président [Laurent] Gbagbo s’inscrit dans cette décrispation, même si ceci s’est fait avant le dialogue politique, mais ce sont des composantes du dialogue politique.

    Justement, est-ce que l’ancien président Laurent Gbagbo pourra revenir en Côte d’Ivoire avant les législatives du 6 mars ?

    C’est une question à laquelle je ne peux pas répondre. Mais ce que je sais, c’est que lors de notre dernière rencontre du dialogue politique, le Premier ministre Hamed Bakayoko a indiqué aux forces de l’opposition qu’il devait encore recevoir le secrétaire général du FPI [Front populaire ivoirien], version Gbagbo en la personne de monsieur Assoa Adou pour évoquer avec lui les modalités, certainement, de son retour. En tant que parti politique, nous, ce que nous retenons, c’est que les élections législatives à venir sont des élections complètement inclusives, d’autant plus que aussi bien le FPI, dans toutes ses versions, que le PDCI ont donc annoncé leur participation aux élections législatives. De mon point de vue, elles vont être le point de départ de la décrispation totale dont a besoin notre pays.

    Est-ce que le gouvernement qui va conduire le pays jusqu’à ces élections législatives est le gouvernement actuel ou est-ce qu’on se dirige vers un remaniement de l’équipe gouvernementale ?

    La meilleure façon de mettre en place un gouvernement le lendemain d’une élection, c’est un gouvernement qui naît de la nouvelle cartographie des élections législatives, ce qui permet de reconsidérer les forces en présence. Mais je m’en tiendrai à la décision que le président voudra bien prendre au moment opportun.


  • « En Afrique, il y a très peu d'alternance au pouvoir », regrette l'essayiste Pierre Jacquemot, qui a été ambassadeur de France en RDC. Dans son dernier ouvrage, « De l'élection à la démocratie en Afrique », paru aux éditions de la Fondation Jean Jaurès, Pierre Jacquemot se penche sur le phénomène des troisièmes mandats et des oligarchies qui s'accrochent au pouvoir. Y aura-t-il en 2021 autant d'élections verrouillées qu'en 2020? Le chercheur-diplomate, qui enseigne à Sciences-Po Paris, répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    Entre la Guinée où la présidentielle a été très controversée, et le Burkina Faso où la présidentielle a fait consensus, est-ce que 2020 n’a pas été une année électorale très contrastée ?

    Oui, tout à fait. Je vois des situations assez typiques, assez marquées. Il y a d’abord eu de bonnes élections, on a un peu oublié ce qui s’est passé au Malawi où il y a eu une véritable alternance, mais également aux Seychelles, et on oublie quelquefois de parler des bonnes histoires, là il y a eu une alternance, il y a eu une participation élevée et tout ceci s’est fait dans un climat de relative sécurité. J’aurais tendance à rattacher le Ghana également, dont les élections de décembre se sont bien passées.

    Puis vous avez à l’opposé des situations qui ne sont pas du tout satisfaisantes du point de vue de la démocratie, si on entend par démocratie la possibilité d’alternance et la possibilité de changement. Là, c’est la Guinée, vous l’avez citée, mais également la Côte d’Ivoire. L’enrôlement a été difficile, la participation a été faible, l’opposition a boycotté, il y a eu des violences, les résultats ont été contestés et puis les candidats se sont présentés pour un troisième mandat.

    C’est un peu inquiétant, parce que se profilent d’autres élections un peu du même type. L’Ouganda, le Congo, le Tchad et Djibouti vont connaître des élections dans les prochains mois, qui peuvent laisser craindre qu’on soit un peu sur le même modèle.

    Et le Burkina, vous le rangeriez dans quelle catégorie ?

    Je mettrais le Burkina dans une situation intermédiaire parce que l’insécurité règne dans le pays, comme également au Niger qui a connu un premier tour, et la participation électorale a été entravée. Par exemple au Burkina, l’élection de Roch Marc Christian Kaboré ne pose pas de problème, mais il y a eu quand même 300 000 électeurs qui n’ont pas pu voter pour des raisons de sécurité. Et le Niger, où il y a eu des événements récents très graves, laisse penser qu’il y a des électeurs qui sont empêchés de voter.

    Dans votre ouvrage « De l’élection à la démocratie en Afrique », vous soulignez qu’il y a très peu d’alternance sur le continent, et que les autocrates s’accrochent au pouvoir, pourquoi ce phénomène ?

    Effectivement, il y a très peu d’alternance. Les cas d’alternances connus sont toujours dans les mêmes pays, à savoir Maurice, le Cap-Vert, le Ghana, le Sénégal, c'est une catégorie de pays que je qualifie de démocratie mature.

    En revanche, on observe que, dans un certain nombre de pays, des autocrates vieillissants, parfois ayant plus de 75 ans, voire 80 ans - c’est le cas de la Guinée -, s’accrochent au pouvoir et bricolent la Constitution au point de se présenter - c'est le cas pour Yoweri Museveni en Ouganda, qui a plus de 75 ans - pour un sixième mandat, mais on a une situation un peu identique au Tchad ou à Djibouti. C’est essentiellement le fait d’un jeu électoral et d’un jeu politique qui brident l’opposition et qui se concentrent sur une oligarchie politique et une oligarchie d’affaires qui n’ont pas du tout l’intention de passer la main.

    Et vous soulignez qu’il y a même des systèmes dynastiques, où l’élection n’est qu’un prétexte pour reconduire le dirigeant...

    Effectivement, il y a un certain nombre de cas où l’élection n’a pas véritablement de sens. D’ailleurs, la population s’en rend compte, puisqu’on assiste à ce que j’appelle la fatigue du vote, notamment de la part des jeunes et des femmes qui ne se rendent pas aux urnes, voire qui ne retirent pas leur carte électorale - c’était le cas en Côte d’Ivoire, comme on a pu le constater - et qui cherchent des modes d’expression ailleurs que dans les urnes et le bureau de vote.

    Et quand vous parlez de système dynastique, à quel pays pensez-vous ?

    Écoutez, regardez les noms des actuels titulaires du poste de Président, de chef de l’État, au Togo, au Gabon ou à Djibouti, vous serez convaincu qu’il y a depuis une cinquantaine d’années, ça vient depuis pratiquement les indépendances, une permanence du pouvoir.

    Cette « fatigue du vote » comme vous dites joliment, est-ce que c’est lié aussi à l’âge de certains dirigeants ?

    C’est lié à l’âge, c’est lié au fait que beaucoup de jeunes se rendent compte qu’ils sont nés avec Paul Biya au pouvoir, et se rendent compte qu’il ne s’est pas passé grand-chose, et qu'il est impossible de pouvoir trouver par le biais électoral une possibilité d’alternance, et donc de changement. Juste un chiffre, l’écart d’âge entre les politiciens au pouvoir et l’âge moyen des citoyens en Afrique est de 43 ans, si on regarde en Europe, c’est 16 ans.

    Vous qui avez été ambassadeur de France à Kinshasa, n’êtes-vous pas obligé quand même de reconnaître que, pour la première fois dans l’histoire de la RDC, il y a eu une alternance pacifique ?

    Oui, il y a eu une alternance pacifique, on ne reviendra pas sur les conditions du vote de 2018, qui a vu la victoire de Félix Tshisekedi, plutôt que la victoire de Martin Fayulu. Mais quoi qu'il en soit, il est sûr qu’il y a un processus intéressant de transition actuellement, qui est marqué d’ailleurs par des événements tout à fait exceptionnels, comme la libération de prisonniers qui étaient accusés d’avoir participé à l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila en 2001. Incontestablement, il y a des évolutions intéressantes pour assurer un certain changement dans ce pays.


  • Voilà 20 ans, presque jour pour jour, qu'ils clament leur innocence... Au Congo Kinshasa, les 23 personnes qui sont encore en prison à la suite de l'assassinat de l'ancien Président Laurent-Désiré Kabila ont été graciées jeudi dernier par le Président Tshisekedi et vont être libérées cette semaine. Pour l'avocat Jean-Claude Katende, le Président national de l'ASADHO, l'Association africaine des droits de l'homme, c'est l'aboutissement d'une longue bataille judiciaire. C'est aussi le début d'un nouveau combat pour la vérité. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Les personnes condamnées pour l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila sont graciées par le chef de l’Etat, quelle est votre réaction ?

    Jean-Claude Katende : Notre réaction, c’est une pleine satisfaction, nous nous sommes battus durant plusieurs années pour obtenir cette libération, aujourd’hui elle est là, nous sommes satisfaits et nous en profitons pour féliciter le président Tshisekedi d’avoir osé là où tout le monde pensait qu’il n’allait pas agir.

    Eddy Kapend, Nono Lutula, Georges Leta … 20 ans après, ils sont encore 23 en prison, alors que le tribunal militaire qui les a condamnés n’était pas convaincu lui-même de leur culpabilité, pourquoi une telle injustice et pourquoi si longtemps ?  

    Il faut comprendre qu’autour de l’assassinat de monsieur Laurent-Désiré Kabila, il y a plusieurs versions, et l’une des versions met en cause l’ancien président Joseph Kabila, et donc il fallait très rapidement, pour balayer cette version, trouver rapidement les coupables que je qualifierai de boucs émissaires, pour donner l’impression à tout le monde qu’on a trouvé les assassins de Laurent-Désiré Kabila, et que l’affaire était close. Et ces injustices ont été perpétrées tout simplement pour protéger l’ancien régime. Toutes les campagnes que nous avons faites pour interpeller l’ancien pouvoir par rapport à ce que les innocents étaient en prison, l’ancien pouvoir avait gardé la sourde oreille jusqu’à l’événement de monsieur Félix Tshisekedi qui a été attentif, et nous a promis d’examiner les dossiers et aujourd’hui il a donné gain de cause à ces dossiers.

    Il y a deux ans, après l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, beaucoup attendaient cette grâce présidentielle. Pourquoi a-t-il fallu encore attendre 2 ans ?

    Je pense que le président de la République, je ne suis pas l’un de ses conseillers, mais je pense qu’il a la stratégie d’avancer par des petites victoires. Vous allez vous rappeler que l’année passée, quand l’Asadho a organisé deux marches, le président de la République a promis qu’il allait examiner les dossiers, et donc l’année dernière au mois de juin, il a accordé la grâce présidentielle à cinq personnes concernées par ces dossiers qui sont aujourd’hui en liberté. Et à la fin de l’année, il a accordé la grâce présidentielle à tout le monde. Cette stratégie d’avancer par des petites victoires me paraît être très intéressante pour la RDC, plutôt que de frapper, de prendre la victoire en une seule fois avec des dégâts tout autour.

    Cette grâce présidentielle tombe au moment de la rupture de la coalition Cach/FCC, est-ce que c’est une simple coïncidence ?

    Je pense que la rupture entre le Cach et le FCC a permis au Président de la République de se passer de l’accord qui le liait à l’ancien président Kabila, et lui a donné plus de marge de liberté. Et le président Tshisekedi a bien fait de réparer ces injustices. Et la décision qu’il a prise a été saluée par la majorité des Congolais, donc c’est vrai que les Congolais ne se satisfont pas seulement du fait qu’on libère Eddy Kapend et ses amis, mais ils ont aussi le souci de voir que le procès puisse reprendre pour que les véritables commanditaires et assassins de Laurent-Désiré Kabila soient présentés devant la justice, pour qu’ils soient entendus et condamnés. Je pense que c’est le deuxième combat que nous allons amorcer pour que le procès reprenne.

    En effet, il y a des suspects qui sont en fuite à l’étranger, on pense notamment à Georges Mirindi et Bilal Héritier. Qu’est-ce que vous attendez du côté de la justice congolaise ?

    Je pense qu’aujourd’hui l’environnement politique permet à chacun de pouvoir se défendre convenablement. Contrairement à ce qui s’était passé à l’époque de la Cour d’ordre militaire [en janvier 2003], si les personnes qui sont à l’extérieur estiment qu’elles sont innocentes, elles devront reprendre langue avec la justice congolaise pour venir éclairer et présenter leurs moyens de défense, parce qu'elles ne vont pas se condamner à l’exil éternellement. Et je pense que nous, nous allons demander à la justice congolaise de reprendre ce procès conformément à la résolution de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Nous allons demander à la justice congolaise de s’adresser à Georges Mirindi et Bilal Héritier pour qu’ils viennent se présenter. Et s'ils ne le font pas, il faut que la justice congolaise émette un mandat international pour avoir des facilités pour que ces messieurs, s’ils ne viennent pas de leur propre gré, soient contraints à venir présenter leurs moyens de défense devant un juge impartial.

    Donc vous souhaitez un mandat d’arrêt international contre Bilal Héritier et Georges Mirindi ?

    Effectivement, dans le cas où ils ne coopèreraient pas. Mais comme ils se sont toujours présentés comme des innocents, je crois que ça va être une bonne opportunité pour eux de venir volontairement se présenter devant la justice.


  • Retardée par la pandémie du coronavirus, la Zone de libre-échange continentale africaine est entrée officiellement en vigueur le 1er janvier 2021. Le démarrage de ce vaste marché de plus d’un milliard 200 millions de personnes était initialement prévu le 1er juillet dernier. Sur les 54 pays du continent, 34 ont déjà ratifié le traité instaurant la ZLECAf. L’objectif est d’augmenter le niveau des échanges intra-africains pour les faire passer de 16% aujourd’hui à 60% en 2034. Notre invité est l’économiste Martial Ze Belinga.

    Est-ce que l’Afrique est prête pour lancer cette zone de libre-échange ?

    Il y a un moment de lancement pour toute zone de libre-échange et un moment où les choses prennent une vitesse de croisière. Vous avez vu récemment pour l’accord de libre-échange entre l’Asie et le Pacifique : l’Inde était prévue et au dernier moment n’a pas signé, mais l’accord a été signé. Pour ce qui concerne l’Afrique, ce qui est important, c’est qu’on a aujourd’hui « les poids lourds » du continent – les autres ne sont pas moindres –, mais en tout cas on a des économies motrices du continent qui sont présentes et qui se préparent activement.

    Le 1er janvier 2021, une date symbolique   

    C’est une date symbolique, mais c’est une date quand même. Il faut savoir que le projet de l’unification économique de l’Afrique est ancien, sur lequel les pays africains se sont entendus dès les années 1960 à savoir : on ne va peut-être pas aller aux Etats-Unis d’Afrique tout de suite, mais on peut travailler à une intégration régionale, puis une intégration continentale. C’est en fait l’aboutissement de ces démarches-là à travers différentes étapes, comme le plan d’action de Lagos, comme la création d’une Communauté économique africaine en 1991, comme l’agenda de 2063, ce sont toutes ces étapes qui produisent aujourd’hui le projet de la Zlecaf. De toutes les façons, il faudrait sortir du modèle ancien et colonial, qui est : on exporte des matières premières, on n’échange rien entre nous. 

    En 60 ans d’indépendance pour un certain nombre de pays, certains sont en voie de développement, d’autres sont les moins avancés au monde et on a une stagnation économique insoutenable, alors qu’on va avoir bientôt 2 milliards d’Africains. Il faut trouver un modèle alternatif, un modèle alternatif et positif pour les Africains. La Zlecaf en fait partie, même si ce n’est pas une panacée.

    La Zlecaf prévoit la suppression entre 85% et 90% des tarifs douaniers sur les biens et les services d’ici une quinzaine d’années. Est-ce que c’est une ambition réaliste ?

    La véritable ambition ne repose pas sur les chiffres. C’est une dynamique d’intégration africaine qu’il faudrait créer. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, les pays africains sont quasiment intégrés à l’économie européenne et de plus en plus à des échanges avec l’Asie, mais pour l’essentiel échangent peu entre eux. C’est un modèle mortifère, qui fait que l’Afrique est globalement dépendante du reste du monde. Elle ne produit que ce dont le reste du monde et ne produit pas ce dont elle a besoin elle-même. Ce modèle est totalement caduc. Donc, il faut trouver autre chose. Les questions de pourcentage sont des questions sur lesquelles on peut discuter. Pour le moment ce qui est prévu, c‘est à peu près 90% d’abaissement tarifaire sur 5 à 10 ans selon le niveau de développement des pays et il resterait à peu près 3% minimum d’échanges frappés par les taxes de douanes.

    Le plus important n’est pas dans les 90%, le plus important c’est dans la dynamique, le changement structurel qui peut amener les économies, parce qu’elles sont appelées à être interdépendantes, à transformer leurs relations de production. C’est-à-dire qu’à partir du moment où 2 pays cotonniers ne vont pas se vendre entre eux du coton brut, ils seront plus incités qu’avant à transformer leur coton en textiles, en toutes sortes de biens manufacturés intégrant du textile ou à vendre des biens intermédiaires à des pays un peu plus lointains ou à des pays enclavés. C’est ça la dynamique qu’il y a derrière les chiffres, qui peuvent être amendés et ça se fait sur la durée.    

    On a vanté ces 20 dernières années le dynamisme des économies africaines, mais la majorité des pays du continent dépend toujours des exportations des matières brutes dont ont besoin les économies du reste du monde, Est-ce que la dynamique de développer la production locale existe aujourd’hui ?    

    Elle existe très faiblement mais aujourd’hui on a beaucoup d’incitations et de paroles qui nous obligent à y aller. La dynamique est en train de s’enclencher pour plusieurs raisons, d’abord par la nécessité. Avec la pandémie du Covid, à partir du moment où on est dans un distanciel avec le reste du monde, avec l’Occident, ça devient extrêmement compliqué. Les cours des matières premières s’effondrent, l’endettement augmente et il faut casser cette logique-là qu’on ne maîtrise pas, en partant sur nos ressources et nos échanges endogènes. On a une crise aujourd’hui qui fait la pédagogie du changement de paradigme. Et ça va enclencher une dynamique.

    Je constate quand même que des pays comme le Nigeria, qui donnait l’impression d’être réticent, fait aujourd’hui non seulement la promotion de la Zlecaf, mais il organise les professionnels et les jeunes ingénieurs, pour se préparer à l’échéance de la Zlecaf en disant : nous devons être leader sur ce projet. L’Afrique du Sud a lancé des études et est en train de mettre sur pieds tout un modèle et des dispositifs d’incitation à ses exportateurs, pour qu’ils se déploient vers la Zlecaf. Pareil pour un pays comme le Kenya qui échange peu avec l’Afrique de l’Ouest. L’Algérie a fait le même examen et prépare une stratégie de promotion des exportations vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne dans la perspective de la baisse des tarifs douaniers avant leur disparition. Donc il y a quelque chose qui est en train de se produire, qu’il faudrait soutenir et amplifier.

    Est-ce ce quelque chose qui se produit et qui se produira ne se fera pas au profit de certains pays et au détriment d’autres ?

    Tous les accords de libre-échange, quand ils fonctionnent bien, produisent des effets collectifs qui peuvent être positifs et peuvent également produire des effets concurrentiels à certains endroits. C’est vrai surtout quand vous avez des productions qui vont rentrer en concurrence avec d’autres productions. Il faut savoir que nous avons un taux d’industrialisation qui est très faible. Ça veut dire que potentiellement aujourd’hui, tout le monde peut gagner, parce que tout le monde peut augmenter son niveau de production locale et son niveau d’industrialisation. Donc, l’idée qu’on risquerait d’avoir une somme de gagnants et des perdants de l’autre côté est valable lorsque les niveaux de développement sont relativement élevés et que tout le monde a un niveau industriel relativement élevé. Ce n’est pas le cas pour ce qui est des pays africains. Mais, les pays qui vont gagner d’abord à court terme, ce sont les pays qui seront les mieux préparés, qui ont les économies les plus industrialisées et les plus diversifiées. Quand on lit ce que fait le Kenya pour se préparer, il n’y a pas de raison qu’il ne soit pas bénéficiaire de l’accord. Mais il n’empêche personne de se préparer également. C’est aux Etats de savoir adopter une stratégie efficiente vis-à-vis de la Zlecaf.

    Que diriez-vous à ceux qui craignent que la Zlecaf ne profite plutôt aux multinationales d’autres continents qu’à l’Afrique élle-même ?

    C’est la crainte principale quand on a un appareil de production relativement faible et qu’on ouvre les vannes à la circulation des produits. La première réponse à cela c’est la règle d’origine pour déterminer les produits qui échappent aux droits de douanes. Mais la vraie réponse, c’est la montée en gamme de la transformation, la montée en gamme de l’Afrique dans les chaines de valeur internationales et régionales, c’est-à-dire la façon dont les Africains pourront et devront répartir la production entre les différents territoires du continent.

    Est-ce qu’il n’y a pas d’ores et déjà beaucoup de freins à la réalisation de l’objectif de passer 16% d’échanges intra-africains aujourd’hui à 60% d’ici une quinzaine d’années ?

    Bien sûr ! Quand on parle des accords de libre-échange, souvent on se base sur des échanges entre pays qui ont déjà réalisé un certain nombre d’investissements en termes d’infrastructures, de transport, tout ce qui entoure le commerce a déjà été réalisé. Le cas de la Zlecaf est autre. Les accords de libre-échange ici ne viennent pas à la fin d’un processus de production, de construction des infrastructures, c’est un accord qui vient précisément pour dynamiser un processus de développement. Donc forcément il y a des obstacles. On a aujourd’hui des difficultés du point de vue sécuritaire dans plusieurs endroits du continent, on a des difficultés de gouvernance, on a des difficultés politiques, c’est évident et on ne peut pas le nier. Mais précisément aussi, avoir un projet intégrateur, dont on voit que les bénéfices peuvent être mieux répartis et peuvent vraiment bénéficier aux Africains, ça peut contribuer à réduire un certain nombre de tensions et de problèmes. 


  • Au Niger, vers la première alternance démocratique dans le pays alors qu'on s'achemine vers un second tour qui va opposer Mohamed Bazoum à l'ancien président Mahamane Ousmane. Le journaliste et essayiste Seidik Abba, spécialiste des groupes terroristes dans la zone du Sahel parle d'un exemple pour la région... Il répond aux questions d'Esdras Ndikumana.

    RFI: Les partisans de Mohamed Bazoum, arrivé en tête du premier tour de la présidentielle au Niger, avaient tablé sur une victoire au premier tour - un coup ko - comme cela s’est passé récemment dans des pays voisins comme la Guinée, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire... Ce n’est pas le cas. Est-ce que c’est une surprise ?

    Seidik Abba: Non, en réalité pour qui connaît bien la sociologie politique du Niger, ce n’est pas une surprise parce que depuis février 1993, il y a toujours eu un second tour lors des élections présidentielles organisées au Niger. Ce n’est donc pas une surprise. C’est le « coup ko » qui aurait été une surprise.

    Il y a eu un émiettement de voix. À la différence de l’élection de 2016 où il n’y avait que 15 candidats, aujourd’hui on s’est retrouvé avec 30 candidats. Cet émiettement de voix a profité aux candidats qui ont un appareil politique important, une vraie assise politique.

    Mohamed Bazoum a obtenu 39% des voix. C’est beaucoup moins que le président Mahamadou Issoufou, au premier tour, en 2016. Comment l’expliquez-vous ?

    Il y a d’abord le fait que le président Issoufou était le président sortant. En 2016, il a obtenu à peu près 48% et il avait également un fief qui est la région de Tahoua et qui lui est incontesté où il a une vraie assise et où il est porté par un électorat. Le fief de Bazoum était disputé entre lui et l’ancien président Mahamane Ousmane.

    Il y a aussi une partie de l’électorat nigérien qui n’a pas manqué d’être déçu. Pour certaines régions du pays, c’est le fait que l’insécurité se soit aggravée entre 2011 et 2020 et, pour d’autres, notamment les centres urbains, c’est le sentiment général de corruption dans le pays.

    Il y a aussi la déception de la jeunesse. Compte tenu du contexte économique difficile, beaucoup de jeunes n’ont pas trouvé d’emploi.

    Donc l’ensemble de ces facteurs réunis ont alimenté un sentiment de déception qui s’est traduit dans les urnes par le rejet du système PNDS [parti au pouvoir], notamment dans les centres urbains.

    Mahamane Ousmane n’a obtenu, lui, que 16%, malgré le soutien de Hama Amadou considéré comme le principal opposant au Niger, mais dont la candidature a été invalidée par la Céni. Comment peut-on l’expliquer ?

    Je pense que l’appel à voter pour Ousmane, lancé par Hama Amadou, a largement joué en sa faveur. Sans cet appel, je n’aurais pas pensé que l’[ancien] président Ousmane serait arrivé deuxième puisque le président Ousmane avait été candidat lors des scrutins de 2016, lors des scrutins de 2011 et n’avait pas réuni autant de voix que cette fois-ci.

    Et à la différence de son challenger [Bazoum] pour le second tour, le président Mahamane Ousmane n’a pas un grand appareil politique derrière lui. Il avait créé la CDS Rahama mais il a perdu. Donc là, il se présente sous l’étiquette d’un nouveau parti, un parti tout jeune qui n’a pas toutes les capacités de mobilisation du PNDS.

    Si on regarde ces résultats, l’écart est assez conséquent entre les deux candidats qui vont s’affronter au second tour. Est-ce que les jeux sont déjà faits ?

    Non. Le scrutin n’est pas du tout plié, au contraire, tout dépendra des logiques de grandes coalitions qui vont se former pour le second tour et tout dépendra aussi de la réserve de voix que l’un et l’autre candidat peuvent mobiliser pour ce second tour.Le scrutin reste encore plus ouvert que le premier tour, malgré l’écart de voix qui sépare les deux candidats. Mais tous ces éléments font qu’aujourd’hui le scrutin reste globalement ouvert avec pour chacun des candidats le même capital de chance.

    Nous assistons à la première alternance démocratique au Niger depuis son indépendance, en 1960. Le président sortant Mahamadou Issoufou a estimé, il y a deux jours, que le Niger est devenu « un modèle de démocratie en Afrique et dans le monde ». Quel est votre avis ?

    Le fait qu’il remette demain le pouvoir à un président élu est, je pense, de nature à consolider l’expérience démocratique au Niger et à donner un signal à d’autres pays africains. Quand on prend l’exemple de ce qui s’est passé en Guinée, en Côte d’Ivoire… dans la sous-région, il y a une tentation au troisième mandat et le président du Niger a résisté à ce troisième mandat. Il faut le mettre à son crédit. Je pense que tout cela est de nature à envoyer un bon signal, notamment dans les pays francophones, et cela doit être salué.

    Malgré cela, des activistes de la société civile estiment qu’une démocratie, ce n’est pas seulement l’alternance au sommet de l’Etat, en pointant des violations des libertés et des droits, notamment celle de manifester ou la liberté de la presse...

    La démocratie ne peut pas se réduire à une alternance démocratique, à des élections libres. Il faut des institutions fortes. Or, au Niger, on l’a vu à l’occasion de plusieurs événements que les institutions, une justice indépendante, un parlement qui fonctionne et qui assume… tout cela n’a pu être encore construit. Ce sont des éléments à construire.

    Donc, autant on doit se réjouir de cette alternance démocratique, autant il faut appeler et insister pour que le pays soit doté d’institutions fortes qui puissent assurer des arbitrages, notamment une justice indépendante. Or, à l’occasion de plusieurs événements, on a vu qu’il y avait des difficultés sur le plan de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Il y a aussi l’expérience de la liberté de la presse… tout cela doit être consolidé parce que c’est un package et aucun des piliers ne doit être négligé au profit d’un autre.

     


  • En Côte d’Ivoire, le président du FPI dit « légal », Pascal Affi N'guessan, a été libéré ce mercredi 30 décembre, après presque deux mois de détention préventive. Accusé notamment de « complot contre l’autorité de l’État », il reste sous contrôle judiciaire. Cette libération intervient après une semaine de pourparlers entre le gouvernement et les forces d’opposition. Pascal Affi N’Guessan revient sur sa détention et la signification politique de sa libération, les prochaines élections législatives et le futur retour de Laurent Gbagbo au pays.

    RFI : Vous sortez de près de deux mois de détention dans un lieu qui a été tenu secret jusqu’à présent. Beaucoup de rumeurs ont fusé sur les conditions de cette détention. Pouvez-vous nous raconter comment se sont passés ces deux mois pour vous ?

    Pascal Affi N’Guessan : Des mois de détention sont toujours des mois difficiles. D’abord, les conditions d’arrestation ont été très compliquées, rocambolesques. On est passé tout près, je dirais, de la mort. Ensuite la détention à la Direction de la surveillance du territoire, la DST, pendant 60 heures sans voir le jour, ce n’était pas facile. Mais après, lorsque j’ai été présenté au procureur et qu’on m’a transféré par la suite à l’Ecole de gendarmerie, je dois reconnaître que là-bas les autorités de l’école, tout comme les gendarmes qui étaient commis à ma surveillance ont été corrects. En tout cas, je voudrais vraiment témoigner que l’Ecole de gendarmerie a été professionnelle et que je n’ai pas eu à subir de torture ou de quelque maltraitance que ce soit.

    C’est le juge d’instruction de la cellule spéciale qui a ordonné votre libération. Il vous maintient sous contrôle judiciaire. Comment analysez-vous cette libération après deux mois de détention ?

    Evidemment, nous sommes dans un procès politique, dans une détention politique. Donc, c’est toujours le politique qui a le dernier mot. Il faut situer cette libération dans le cadre du dialogue politique pour essayer d’apaiser l’environnement sociopolitique, de normaliser la vie politique en Côte d’Ivoire et puis, de relancer le processus démocratique. Et donc, c’est vraiment par rapport à cela qu’il faut qu’on apprécie ma libération. Je voudrais donc en profiter pour dire infiniment merci au président du Parti démocratique de Côte d'Ivoire PDCI Henri Konan Bédié, président de la plateforme, ainsi qu’à tous les leaders de l’opposition qui sont restés fermes sur cette nécessité de libérer les prisonniers politiques pour pouvoir relancer le dialogue. Rendre hommage à la mémoire de tous ceux qui sont tombés au cours de ces évènements, parce qu’il y a eu plus d’une centaine de morts liés à ces évènements, des milliers de blessés et des dégâts matériels énormes. Nous aurions pu faire l’économie de tout cela si nous avions accepté de nous asseoir autour d’une table pour discuter avant l’échéance électorale. Mais, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Le pays a encore besoin de paix et de réconciliation. Donc, je salue cette initiative et j’espère que ce dialogue national, ce dialogue politique sera conduit avec sincérité, avec franchise. Toutes les questions qui divisent le pays pourront être abordées sans tabou. J’espère que pour une fois, les leaders politiques pourront s’accorder sur l’essentiel pour mettre fin définitivement à ces conflits électoraux interminables et fonder la paix et la stabilité en Côte d’Ivoire.

    Donc, les recommandations, qui sont issues de ce dialogue qui a eu lieu durant votre détention, vous semblent satisfaisantes pour une sortie de crise politique ?

    Le dialogue n’est pas fini puisque tous les acteurs politiques n’ont pas apposé leur signature au bas du rapport final. En tout état de cause, quels que soient les résultats auxquels nous allons aboutir, il faut savoir qu’il y a encore beaucoup de problèmes à régler et qu’il faudrait continuer à maintenir le dialogue avec le gouvernement.

    Quels problèmes, selon vous, sont à régler d’urgence ?

    D’urgence, c’est d’abord la question des prisonniers politiques, c’est la question des exilés, de tous nos camarades, de tous nos compatriotes qui vivent en exil depuis plusieurs années. C’est la question du retour du président Laurent Gbagbo, de Charles Blé Goudé [ex-chef des Jeunes patriotes ivoiriens] et du maire  [Noël] Akossi-Bendjo [Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI)]. C’est donc la question de tous ceux qui sont en dehors de la Côte d’Ivoire. C’est aussi la question de la Commission électorale indépendante, mais je suppose qu’une solution sera trouvée dans le cadre de ce dialogue. C’est la question de la réconciliation nationale parce qu’elle n’a pas été conduite avec efficience. Le pays est toujours divisé et c’est d’ailleurs l’absence de réconciliation nationale qui explique ces turbulences que l’on enregistre chaque fois qu’il y a une échéance électorale. Et à travers la question de la réconciliation nationale, il y a la refondation du contrat social, c’est-à-dire une Constitution consensuelle, des règles électorales qui prennent en compte les réalités sociopolitiques nationales. Et c’est pour cela que nous-mêmes, à l’époque, nous avons, et que nous continuons d’appeler à l’organisation des Etats généraux de la République.

    Vous avez rencontré au lendemain de votre libération, le président du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) Henri Konan Bédié. De quoi avez-vous parlé ?

    C’était une visite de courtoisie, une visite de remerciements. Vous savez que nous avons conduit cette bataille et nous continuons de conduire cette bataille dans le cadre de la plateforme des partis politiques de l’opposition dirigée par le président Henri Konan Bédié, puisque nous restons engagés dans la plateforme pour pouvoir faire face aux échéances à venir, en particulier la conclusion du dialogue politique, mais surtout la préparation des élections législatives à venir.

    Le Conseil national de transition que l’opposition avait créé au lendemain de l’élection présidentielle a été dissout par Henri Konan Bédié pendant votre détention. Est-ce à dire que désormais l’opposition et donc le FPI reconnaissent la victoire et la réélection d’Alassane Ouattara ?

    C’est une question qui relève du procès à l’heure actuelle et comme je suis astreint à l’obligation de réserve sur tout ce qui touche à la crise électorale, je préfère ne pas aborder ce sujet. Mais sachez que tout ce qui se fait dans le cadre de la plateforme de l’opposition engage l’ensemble des partis politiques de l’opposition.

    Les législatives sont prévues pour le 6 mars. Il y a aussi la branche du Front populaire ivoirien (FPI), qui est soutenue par l’ex-président Laurent Gbagbo. Après des années de boycott, ils annoncent qu’ils vont participer à ces élections législatives. Qu’est-ce que cela veut dire pour le FPI, est-ce que la réunification est inévitable, même à marche forcée ?

    Nous nous félicitons de cette décision de nos camarades. Logiquement, nous devrions tous en tirer les conséquences. Si ce sont les élections qui nous ont divisés, maintenant que nous sommes d’accord sur les élections, nous devrions être d’accord pour aller ensemble à ces élections dans le cadre d’un FPI unifié. Je crois que c’est l’équation que nous avons à régler parce qu’il serait dommageable que nous allions à ces élections en rangs dispersés avec le risque de perdre des circonscriptions électorales.

    Pour cela, il faudrait donc que le président Laurent Gbagbo donne son accord, parce que cela dépend tout de même de lui. Il a reçu ses deux passeports. Est-ce que cela veut dire que vous allez peut-être prochainement lui parler pour une réunification éventuelle pour les législatives de 2021 ?

    Nous n’avons jamais cessé de nous parler. Etant donné que nos amis ont fait cette annonce, c’est d’abord vers eux qu’il faut aller pour en savoir davantage, et voir ce que nous allons faire  ensemble pour pouvoir maximaliser nos chances, pour pouvoir donner au Front populaire ivoirien le maximum de députés.


  • Isabelle Guipro, sous le pseudonyme Chabela, est l’une des étoiles montantes des nuits abidjanaises. La vice-présidente du Festival « Maquis Electroniq » d’Abidjan est l’une des jeunes DJ qui font danser la capitale économique ivoirienne depuis 3 ans. Et après une année des plus moroses (en raison de la pandémie de Covid-19), elle est l’invitée d’Esdras Ndikumana pour refermer 2020 dans la joie et en musique !